La principale rupture du système international fut 1989 et non 2001

Entretien dans le Figaro, Champs libres débats, le 18 mars 2019, par Isabelle Lasserre

Membre de l’Académie des sciences morales et politiques, le géopolitologue et économiste a fondé et préside l’Institut français des relations internationales (Ifri). À l’occasion des quarante ans de ce laboratoire d’idées réputé dans l’analyse des relations internationales, il passe en revue les enjeux géopolitiques contemporains, de la puissance russe aux errements stratégiques trumpiens en passant par l’Iran et la Corée du Nord.

Thierry de Montbrial compare l’état du monde de 1979 à aujourd’hui et voit dans la mauvaise gestion de la chute de l’URSS l’un des facteurs majeurs de déséquilibres actuels.

Le Figaro – Quel était le monde en 1979, lorsque vous avez créé l’Ifri ? Et 40 ans plus tard, qu’est-il devenu ?

Thierry de Montbrial – Les débuts de l’IFRI ont correspondu à un changement majeur, le retour de la Guerre Froide, qui a signé la fin des illusions. La « Détente » n’était pas un vain mot, elle charriait de nombreux espoirs, notamment dans le domaine du contrôle des armements. Mais à la fin des années 1970, l’atmosphère a brusquement changé, les tensions est-ouest sont revenues avec la crise des euromissiles. Pour l’Occident, ce fut une douche froide. La deuxième rupture s’est produite avec la révolution iranienne, un évènement considérable qui fut en fait le point de départ de l’islamisme politique et du terrorisme. L’Afghanistan fut le troisième évènement fondateur de l’époque. On a longtemps interprété l’invasion soviétique comme une volonté d’accéder aux mers chaudes de la part de l’URSS, qui reprenait en quelque sorte ses ambitions conquérantes. En fait, la préoccupation majeure de Moscou était la lutte contre l’islamisme. Le début des années 1980 fut aussi marqué par l’accélération de la révolution technologique et par la fameuse guerre des étoiles qui expliquent fondamentalement tout ce qui suivra. C’est à ce moment que l’URSS a décroché. Si l’Union Soviétique s’est effondrée, c’est parce qu’elle était inapte à se réformer et à passer de la croissance extensive à la croissance intensive, celle qui est liée au progrès technologique. Le système soviétique n’a pas pu suivre l’accélération de la révolution technologique. Le mur de Berlin est tombé et le mot « géopolitique », qui avait disparu du langage, est réapparu.

Dans quel monde l’Ifri fête-t-il aujourd’hui ses 40 ans ?

Dans un monde dont la principale rupture fut selon moi 1989 et non 2001 comme beaucoup le prétendent. La chute du système soviétique renvoie à deux évènements qui sont à l’origine du monde actuel. D’abord, la technologie, en grande partie responsable de la chute de l’URSS et qui a donné lieu à la mondialisation. La course technologique n’a depuis cessé de s’accélérer. L’ampleur de ce phénomène n’a pas de précédent dans l’histoire. On ne peut comparer les bouleversements qu’il induit qu’à l’invention de l’écriture. Le monde d’aujourd’hui a été transformé par la technologie mais il le sera davantage encore dans les années qui viennent. Ensuite, le fait que l’effondrement de l’URSS ne fut pas seulement celui du communisme mais également celui d’un empire. Le dernier empire s’est écroulé d’un seul coup, comme les tours de New York en 2001. En apparence, cet effondrement s’est fait paisiblement. Mais un phénomène de cette ampleur ne pouvait pas ne pas avoir de conséquences. Nous les subissons encore aujourd’hui. La chute du mur a provoqué une réouverture complète du jeu international, elle a fait ressurgir des problèmes qui n’avaient pas été résolus après la première Guerre mondiale.

« Après la chute de l’URSS, l’incapacité des Occidentaux à comprendre les intérêts fondamentaux des Russes les a conduits à commettre d’énormes erreurs »

Elle fut un cataclysme au sens propre du terme, auquel l’Union européenne ne s’était pas préparée. Même Raymond Aron, dans son dernier livre, n’avait pas envisagé un instant que la fin de l’Union Soviétique pouvait avoir lieu avant la fin du siècle ! L’UE a donc subi de manière différée les conséquences de la chute de l’URSS. Enfin, c’est une autre grande différence avec l’époque de la création de l’Ifri : la Chine proclame ouvertement son ambition de devenir la première puissance mondiale en 2049, au moment du 100e anniversaire de la victoire de Mao. La compétition entre les Etats-Unis et la Chine sera le phénomène dominant des décennies qui viennent.

L’alliance entre la Chine et la Russie vous semble-t-elle durable ?

Elle me parait surtout contre nature. La Russie d’aujourd’hui est peuplée de 140 millions d’habitants, dont 30 vivent sur dix millions de km2 à l’est de l’Oural. Sur un territoire un peu plus petit – 9 millions de km2- la Chine entretient, elle, 1,3 milliard d’habitants. Cela pose problème. Par ailleurs, la compatibilité des Russes et des Chinois, au niveau culturel, n’est pas évidente.

Faut-il avoir peur de la Russie ?

Je pense que les Occidentaux ont très mal géré la chute de l’URSS et que leur incapacité à comprendre les intérêts fondamentaux des Russes les a conduits à commettre d’énormes erreurs. L’idée d’étendre les institutions euro-atlantiques vers l’est et vers l’Ukraine sans accorder la moindre attention aux conséquences que cela produirait à Moscou fut l’une des principales. Dans les années 1990 la Russie est depuis dans un désarroi complet. Il aurait fallu à l’époque réexaminer l’ensemble de la sécurité en Europe. En l’absence d’une vision à long terme côté occidental, la Russie s’est rapprochée de la Chine et ce rapprochement ne peut pas être renversé facilement. Résultat : la Russie est entrée dans une logique de puissance pure. Elle a le PIB de l’Italie, mais utilise avec un grand sens stratégique les moyens dont elle dispose, y compris contre l’Europe. Cette situation aurait été inimaginable à la fin des années 1970.

L’influence iranienne au Moyen-Orient constitue-t-elle selon vous une menace pour la région ?

Je me considère comme un idéaliste réaliste. Je ne pense pas qu’il faille opposer l’équilibre des forces à la sécurité collective. Il faut au contraire garder les deux. Après la révolution de 1979, les immigrés iraniens aux Etats-Unis affirmaient que le régime allait tomber rapidement … En dénonçant l’accord sur le nucléaire (JCPOA), Donald Trump commet exactement la même erreur. Le régime a ses horreurs et ses faiblesses, mais il est là. Par ailleurs, l’Iran a acquis cette position de force grâce aux Américains. En envahissant l’Irak en 2003, ils ont détruit l’équilibre régional et c’est l’Iran qui en a profité. Entre parenthèses, toutes les interventions extérieures au Moyen-Orient se sont mal terminées, sans exception. Dans les pays issus des décolonisations européennes, tous les modèles, toutes les idéologies importées d’Occident, qu’il s’agisse du socialisme ou du libéralisme, ont échoué. Les Assad ont été encensés à Paris parce qu’ils étaient socialistes et laïques. Leur régime a dégénéré en dictature militaire. Ceux qui ont essayé le marxisme ont eux aussi échoué. Résultat, les idéologies islamistes et leurs perversions se sont développées. Le JCPOA était un bon accord qu’on aurait pu doucement essayer d’élargir, de replacer dans un cadre plus vaste. Sa dénonciation unilatérale est un évènement destructeur car il a sapé la confiance dans les Etats-Unis, ce qui est un fait nouveau et grave.

L’OTAN peut-elle mourir ?

Historiquement, on n’a jamais vu une alliance survivre longtemps à la disparition des causes qui l’ont créé. Si l’OTAN a jusque-là résisté, c’est parce que l’organisation reste un élément commun aux Européens, qui sont dans l’incapacité d’organiser leur défense. Donald Trump exige que les Européens dépensent plus au sein de l’OTAN, mais c’est surtout pour qu’ils achètent davantage d’armes américaines. L’Alliance Atlantique court aujourd’hui un rique mortel.

« Historiquement, on n’a jamais vu une alliance survivre longtemps à la disparition des causes qui l’ont créée. L’Alliance atlantique court aujourd’hui un risque mortel »

Est-il déjà possible de faire un premier bilan de la politique de Donald Trump ?

Barack Obama utilisait déjà l’économie comme une arme, mais de façon plus feutrée. Avec Donald Trump, ce phénomène a pris une ampleur sans précédent. L’arme économique ne vise plus seulement les adversaires des Etats-Unis, mais aussi leurs alliés. Encore une fois, la question se pose : pouvons-nous toujours faire confiance aux Etats-Unis ? Quant au rééquilibrage de la relation sino-américaine, il était justifié, pas seulement en termes financiers et j’espère que les Européens seront capables de faire la même chose. S’agissant du dossier nucléaire nord-coréen, il a pour l’instant un grand vainqueur, Kim Jong un, qui n’est pas le fou que l’on pensait mais se révèle être un grand stratège, par ailleurs sophistiqué et cultivé. S’il existait un prix Nobel de la stratégie, c’est à lui que je le donnerais. En poussant le cynisme et la provocation jusqu’à leurs extrêmes, il a réussi à doter la Corée du nord d’un statut international de puissance quasi nucléaire et il a atteint son but, négocier en tête à tête avec le président américain. Tout en bernant un peu les Chinois. Si bien qu’aujourd’hui, il est plutôt en position de force. Kim Jong un a été admis dans la cour des grands et ce fait est irréversible. Il fait désormais partie de la communauté internationale. Quant à Donald Trump, il s’est ridiculisé. Il n’a pas obtenu l’accord qu’il souhaitait. Il va sans doute devoir reprendre une diplomatie plus classique. Donald Trump s’est mis à nu. Le sommet de Hanoï a mis en échec sa méthode de manière flagrante.

Le monde approche-t-il de son point de rupture ?

Quand on reprend les conversations entre chefs d’Etat au lendemain la Seconde Guerre mondiale, on s’aperçoit qu’ils ne parlaient pas de tactique quand ils se rencontraient mais de visions. L’un des drames de notre époque, c’est que jamais le système international n’a été aussi complexe, jamais les temps n’ont exigé autant de prudence, au sens de la vertu cardinale, mais les responsables politiques, au lieu de modérer les passions comme ils le devraient, les entretiennent et les aggravent. Si les choses ne vont pas plus mal, c’est parce que les institutions de la Seconde guerre mondiale ont à peu près tenu. Les institutions, c’est comme les roseaux, ça retient les sables mouvants jusqu’à un certain point, mais si on ne veille pas au renforcement du sol, tout fout le camp. Ajouté au mépris manifesté vis-à-vis des institutions depuis l’élection de Donald Trump, l’incapacité du système international à échanger au niveau stratégique fait courir au monde un vrai danger.

L’avenir de la démocratie occidentale est-il de devenir illibérale ?

La question nationale est-elle ou non une vraie question ? Les préoccupations identitaires qui apparaissent partout sont-elles un mal ? Pas forcément. Cela dépend des réponses qu’on leur apportera. Pour répondre aux excès de la mondialisation libérale, il faut se mettre au clair avec la question de l’identité. L’identité n’est pas contraire aux principes de la démocratie. Prenez le cas de Viktor Orban, il sort subrepticement de l’état de droit et c’est un abus de pouvoir. Mais peut-on lui reprocher de refuser une immigration forcée ? Il serait dangereux d’ouvrir des guerres idéologiques à ce sujet. Mais le drame des démocraties est qu’elles ont perdu en dignité et en efficacité. C’est grave, car un régime ne peut pas rester légitime s’il n’est pas efficace. « Who are we ? » « Qui sommes-nous ? ». C’était le titre du dernier livre de Samuel Huntington. La question se pose plus encore aujourd’hui. Même les Etats-Unis pourraient un jour s’y trouver confrontés. Si les démocraties ne renouent pas avec l’efficacité, leur légitimité s’effondrera. Le Brexit est la caricature de l’inefficacité de la démocratie. Ce pays admiré pendant des siècles a joué à la roulette avec un référendum qui n’est pas dans ses traditions et a compromis son avenir, avec une accumulation de malentendus et de mensonges. Si c’est ça la démocratie, en effet, pourquoi y adhérer ? Mais le pire n’est jamais certain. Il arrive, mais très rarement. Je crois qu’il ne faut pas sous-estimer les capacités humaines à rebondir. Je reste donc optimiste.

Quel est le rôle des think tanks aujourd’hui ?

Aujourd’hui plus encore qu’avant, je crois à l’importance de ces instituts, qui contribuent en principe à nourrir la raison plus que la passion. Entre les deux guerres dans un pays comme la France, ce type d’institution n’existait pratiquement pas ; les expertises reposaient sur les journalistes et les historiens. Elles ont aujourd’hui à l’échelle mondiale un rôle de modération. Mais cela n’efface pas le risque de dérapage non contrôlé. Aujourd’hui, il se situe à mon avis dans l’issue que trouvera la compétition entre les Etats-Unis et la Chine. Le vrai risque, c’est le piège de Kindelberger, une guerre déclenchée par l’intermédiaire d’un conflit économique. Entre les deux guerres, la grande crise a largement contribué au déclenchement du second conflit mondial. L’affaiblissement des institutions internationales et l’individualisme de présidents comme Trump entraînent une multiplication des conflits monétaires et commerciaux, qui peuvent dégénérer. Le terrain économique est propice à la guerre. Le vrai risque est là et c’est la raison pour laquelle le renforcement des institutions est essentiel.

Copyright Le Figaro / Isabelle Lasserre
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