Perspectives 2019

Issues du RAMSES 2019

Questions sur la démocratie

Souvent, dans mes Perspectives successives pour Ramses, j’ai attiré l’attention sur le problème posé par l’hétérogénéité d’un système international (ou national) même proche d’un équilibre, et la nécessité pour ses composantes, si l’on veut éviter qu’il ne se fracture en blocs hostiles, de s’accorder sur des règles du jeu, à charge pour chacune des unités actives concernées (en particulier politiques) de les respecter . De telles règles ne sont évidemment pas construites pour l’éternité, mais la stabilité structurelle du système impose qu’elles ne puissent évoluer que dans le cadre de procédures agréées en commun. Ces principes sont à la base du droit international, dont l’effectivité n’est possible que s’il est globalement perçu comme légitime par les populations concernées.
L’hétérogénéité dont il s’agit dans ce qui suit est celle des régimes politiques. Il résulte de ce qui précède qu’aucun État, fût-il aussi puissant que les États-Unis d’Amérique, n’a le droit de décider unilatéralement d’agir pour renverser le régime d’un autre État. Malheureusement, ce principe a été plusieurs fois violé par les membres de l’Alliance atlantique eux-mêmes depuis la chute de l’Union soviétique, et l’on voit bien que la décision de Donald Trump de se retirer de l’accord nucléaire de juillet 2015 avec l’Iran, inspirée par la droite israélienne et les évangélistes américains, procède de l’idéologie du regime change.
De même, en 2004 et encore en 2014, d’innombrables démocrates occidentaux bien intentionnés voulaient favoriser de l’extérieur l’avènement de la « démocratie » en Ukraine en spéculant sur un effet domino en Russie. Ceci, un peu plus de dix ans après le fiasco de l’idéologie du « Grand Moyen-Orient » de George W. Bush. La réponse a été l’intervention de la Russie dans le Donbass, et l’annexion rondement menée de la Crimée. Or depuis cette époque, les régimes autoritaires le sont devenus encore plus – en Chine, en Russie ou en Turquie par exemple – et les « démocraties libérales » reculent par rapport aux « démocraties illibérales ». Le populisme se développe dans le monde occidental, lequel n’est pas à l’abri d’autres poussées de souverainisme.
Certains intellectuels asiatiques, comme le Singapourien Kishore Mahbubani, se réjouissent bruyamment de la supériorité des « valeurs asiatiques » et dénoncent la décadence d’une civilisation atlantique dont les repères idéologiques volent en éclat. Dans sa communication comme dans son action, le 45e président des États-Unis bafoue quotidiennement les « valeurs occidentales » sans que cela n’émeuve outre mesure la population et même les institutions américaines. Parce qu’il aime les personnalités fortes à son image, il affiche sa sympathie pour des leaders dont l’inspiration est parfois fort éloignée de ce qu’on appelle aujourd’hui la « démocratie libérale ». En Europe, sa préférence va ouvertement à la Pologne de Jarosław Kaczynski plutôt qu’à l’Allemagne d’Angela Merkel.
Dans les lignes qui précèdent, j’ai eu recours à des guillemets, pour souligner un flottement terminologique caractéristique des débats actuels sur les grandes questions internationales ou même nationales. Ce flottement est révélateur de ce que le système international actuel est hors d’équilibre dans un sens très fondamental, parce que beaucoup des unités actives qui le composent sont elles-mêmes hors d’équilibre, faute d’avoir su s’adapter au choc d’une mondialisation mal maîtrisée.
Pour commencer, il faut préciser ce qu’on entend par démocratie libérale ou illibérale. Dans la tradition occidentale, la démocratie suppose, en droit comme en fait, la séparation des pouvoirs (législatifs, exécutif et judiciaire) et des élections régulières permettant un changement effectif des dirigeants. Le mot libéral exprime la primauté absolue de l’individu (personne physique) sur le groupe, quel qu’il soit. Une démocratie non conforme à cette idéologie peut être qualifiée d’illibérale. Dans un tel cadre, la liberté d’expression ou d’association par exemple est limitée par la loi. Naturellement, la réalité n’étant jamais qu’une version dégradée de l’Idée – pour parler comme Platon –, une démocratie réelle, libérale ou pas, est toujours imparfaite par rapport à son modèle. Mais sous cette réserve, on constate bien que dans l’Europe d’aujourd’hui par exemple, il faut distinguer entre la Hongrie et la Pologne. La constitution de la première n’est pas libérale, mais elle est démocratique. Le problème, avec la seconde, est qu’elle remet en cause le principe de la séparation des pouvoirs, tout en prétendant rester dans l’Union européenne (UE) et bénéficier de ses avantages, tel l’accès aux fonds structurels européens. Ces pays – et ils ne sont pas les seuls – jouent sur la fibre souverainiste pour justifier leur droit à la différence. La sensibilité de cette fibre s’explique par les épreuves du XXe siècle. En Asie de l’Est, la Cité-État de Singapour assume pleinement sa qualité de « démocratie illibérale », et sans doute ne survivrait-elle pas à l’importation du modèle occidental de démocratie libérale. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de sa relation avec la Chine dans les prochaines années et décennies.
On peut d’ailleurs se demander si, en Europe, le modèle libéral pourrait survivre à la montée des communautarismes, un phénomène qui n’a cessé de se développer (dans un pays comme la France depuis les années 1970), et qui s’amplifie actuellement avec les vagues d’immigration en provenance du Moyen-Orient ou de l’Afrique. C’est ici qu’intervient le populisme, terme imprécis mais qui reflète principalement une réaction de rejet des classes dirigeantes, non sans raison blâmées pour ne pas avoir su anticiper les problèmes, et a fortiori les résoudre. De là, on glisse facilement vers la colère, les accusations outrancières du genre « tous pourris » et, à la limite, la remise en cause de la démocratie elle-même. Les dirigeants qui ont failli sont mal placés pour condamner les électeurs qu’ils ont déçus. Quant aux intellectuels, ils ne comptent en temps réel, dans les grands moments de l’Histoire, que si leur parole exalte ce que ressentent les foules en mouvement. Le Tchécoslovaque Vaclav Havel ou le Bulgare Jeliou Jelev ne furent chefs d’État que par accident, comme de facto Alphonse de Lamartine pendant quelques semaines dans la France du printemps 1848.
Au-delà des échecs des politiciens en tant que personnes physiques, c’est l’efficacité des régimes politiques dans lesquels ils ont inscrit leur action (ou leur inaction !) qui est aujourd’hui en cause, qu’il s’agisse par exemple – du point de vue de l’Europe – de la montée des inégalités et du chômage, ou surtout présentement de la question de l’immigration. Aussi bien l’affaiblissement de la chancelière Angela Merkel et la montée de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) en Allemagne, ou la victoire en Italie d’une coalition qualifiée d’extrême droite, ont la même cause fondamentale : la mauvaise gestion de l’immigration. Et il n’y a rien de surprenant à ce que les peuples enveloppent la gouvernance de l’UE dans la même réprobation.
N’en déplaise aux idéologues en quête du régime politique idéal, et à ceux qui se complaisent dans des poncifs du genre « la démocratie est le plus mauvais des régimes à l’exception de tous les autres », il existe toujours un lien entre la légitimité et l’efficacité d’un régime politique particulier. Je ne parle pas uniquement de l’efficacité au sens économiste, même si pour toute unité active il est impossible d’en faire abstraction. Globalement, l’efficacité se juge toujours par rapport à une culture, et les cultures diffèrent profondément entre elles, ne serait-ce qu’à travers l’appréhension du temps et de l’espace. Je pense par exemple à l’Afrique, mais aussi à la Russie ou plus encore à la Chine. Les unités politiques divisées, dont le régime est ressenti comme illégitime par des segments importants de la population, sont difficilement efficaces, puisqu’elles ne partagent pas les mêmes critères. Seules le peuvent, en principe facilement, les unités politiques homogènes. Les divisions ne peuvent être surmontées que par une volonté commune d’élaborer ensemble et de respecter des règles, comme il a été dit plus haut. L’inefficacité d’un régime politique finit toujours par en saper ce qu’il pouvait avoir de légitimité, comme l’illustre dans l’histoire contemporaine le destin des « démocraties populaires ». On peut dire que les deux critères de légitimité et d’efficacité se recouvrent sur la durée.

Les grandes puissances et le binôme légitimité/efficacité

Considérons maintenant sous ce rapport les deux principales puissances mondiales au début du XXIe siècle. L’immense réussite des États-Unis, c’est d’avoir engendré une Constitution qui, malgré tous les imprévus de l’Histoire, a jusqu’à ce jour conservé sa légitimité aux yeux de l’immense majorité du peuple américain, et qui incarne leur identité. Cette Constitution se trouve parfaitement accordée à une culture restée proche de celle des founding fathers : réussite par le mérite, melting pot, etc. En particulier, elle reste compatible avec un idéal d’efficacité économique malgré les inégalités qui en résultent. Toute la question est de savoir combien de temps cette culture conservera ses caractères essentiels.
Quant à la Chine, comment mettre en doute la légitimité et l’efficacité d’un régime qui, depuis la chute de la « bande des quatre » il y a quarante ans, a réussi un incroyable tour de force dans les transformations économiques et sociales, et hissé le pays au deuxième rang mondial ? Le régime chinois n’est pas démocratique en ce sens que les processus électoraux sont très encadrés, et la séparation des pouvoirs douteuse. Il s’agit d’une sorte d’aristocratie au mérite fondée sur la compétence technique et politique, qui se cultive au sein du Parti communiste, lequel est toujours fier de s’appeler ainsi. Compétence technique par rapport aux dossiers. Politique c’est-à-dire par rapport au savoir-faire. À cet égard, il ne faut jamais oublier que la Chine a plus de vingt-cinq siècles d’histoire et autant d’expérience de l’exercice du pouvoir sur un territoire et une population immenses. Les idéologues occidentaux qui prennent les rares dissidents pour l’avant-garde du peuple chinois commettent une lourde erreur.
Ainsi les États-Unis et la Chine sont-ils bien armés, sur le plan de leurs gouvernances respectives, pour s’affronter dans la course à la primauté. Ce n’est pas le cas de la plupart des autres États de la planète, à commencer par ceux de l’UE, qui souffrent moins d’un « déficit démocratique » comme on le répète ad nauseam, que d’un déficit d’efficacité, et donc de légitimité.
Après les deux conflits mondiaux, les pays de l’Europe occidentale ont tourné le dos au théâtre tragique de l’histoire. Ils ont choisi pour ligne d’horizon le règne illusoire du confort bourgeois et d’une protection contre les aléas de la vie, garantie par l’État. L’expression française d’« État-providence » (mauvaise traduction de Welfare State) en dit long. Une conception aux antipodes de l’idéal américain, si bien exprimé dans la formule de John F. Kennedy : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays. » Car le fait que l’individu soit la valeur ultime dans la démocratie américaine n’entre nullement en contradiction avec le présupposé que les citoyens américains doivent servir leur pays. Ainsi outre-Atlantique résout-on harmonieusement la dialectique de l’individu et du groupe. Dans l’Europe occidentale embourgeoisée, on attend que l’État serve les individus sans réciprocité, on parle de droits et non de devoirs, en oubliant qu’une nation ne se résume pas à l’ensemble de ses citoyens à un moment donné, mais qu’elle inclut les morts et ceux qui ne sont pas encore nés. Ainsi le général de Gaulle distinguait-il soigneusement la France « éternelle » et les Français du moment.
Quant à la sécurité et à la défense, du point de vue extérieur, à l’exception dans une certaine mesure de la Grande-Bretagne et de la France, on s’est assoupi dans la douce léthargie du pacifisme, se remettant en cas de malheur aux États-Unis. Or si l’on se place dans la perspective de la longue durée, les 44 années entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la chute du mur de Berlin ne forment qu’une courte parenthèse où l’Europe occidentale a, d’une certaine manière, pratiqué la politique de l’autruche. Une parenthèse néanmoins assez longue pour engourdir les capacités d’adaptation face à des peuples qui avaient continué de vivre dans la tragédie et conservé le sens du groupe, au-delà de l’individu.
Pendant ces 44 ans d’introversion cependant, les Européens de l’Ouest ont entrepris une construction politique complètement originale en fondant la Communauté économique européenne, conçue non comme une institution internationale parmi d’autres, mais comme un point de départ vers une nouvelle forme d’unité politique dans laquelle, progressivement, les énormes énergies consacrées jadis à se faire la guerre seraient réorientées pour devenir une force de prospérité et de paix active à l’échelle mondiale. Comme pour toute unité politique, il a fallu se doter d’une gouvernance, fondamentalement respectueuse des principes de la démocratie libérale, mais si l’on peut dire au second degré, d’où une interrogation sur la légitimité de la Commission. Mais là n’est pas le plus important. L’essentiel est que la Communauté, rebaptisée Union européenne, a commencé à se construire à l’image bourgeoise de ses premiers membres, à l’écart des turbulences du monde et sans se préparer à l’hypothèse d’un retour du tragique.
Si aujourd’hui l’UE manifeste tant de contradictions qui sapent sa légitimité, c’est essentiellement parce qu’aussi bien psychologiquement qu’institutionnellement elle n’a pas réussi à s’adapter assez rapidement, tant à son élargissement à des pays marqués pendant plusieurs générations par une histoire complètement différente, qu’à l’évolution du monde extérieur, et d’abord la sortie du sous-développement d’une grande partie de ce qu’on avait pris l’habitude d’appeler le « tiers monde ». Chacun sait que la survie des espèces dépend de leur capacité d’adaptation face aux changements de leur environnement et aux menaces auxquelles elles sont directement exposées. Ainsi se pose aujourd’hui la question de l’avenir de l’Union et des nations qui la composent.

Donald Trump après 18 mois

Au moment où j’écrivais mes précédentes Perspectives, la présidence de Donald Trump n’avait que six mois. Un an après, les lignes de force se sont décantées. Les regards sont tendus vers les midterm elections, et l’on spécule déjà sur les présidentielles de 2020. Je ne crois pas utile de m’appesantir ici sur le style brutal, vulgaire et méprisant de l’actuel occupant de la Maison-Blanche, ni de revenir sur les valeurs qu’il affiche, souvent très éloignées de l’idée que – peut-être à tort – l’on se fait à l’extérieur de la démocratie en Amérique, et des attentes qui en résultent.
Walter Bagehot, économiste et constitutionaliste britannique du XIXe siècle, distinguait deux composantes essentielles du pouvoir exécutif, le dignified et l’efficient. En Angleterre, le dignified est incarné par la Couronne, et l’on peut dire paradoxalement qu’à la limite le pouvoir absolu du monarque tient dans ce qu’il n’a aucun pouvoir dans l’ordre du pratique. Au contraire, l’efficient est la responsabilité du gouvernement et d’abord celle du Premier ministre. On attend du gouvernement qu’il identifie correctement et résolve les problèmes de la nation. Churchill était très attaché à cette distinction que la reine Élisabeth II a faite sienne, au point que son règne aura contribué à entretenir l’image d’un pays dont les gouvernements successifs, depuis la Seconde Guerre mondiale, n’ont pourtant que rarement brillé sur le plan de l’efficient.
Dans un régime présidentiel comme aux États-Unis, ou semi-présidentiel comme en France, le dignified et l’efficient sont plus ou moins largement portés par la même personne. On peut d’ores et déjà affirmer que, du point de vue du dignified, la présidence de Donald Trump est un désastre pour la marque « États-Unis ». Mais il est peu probable que ce constat joue un rôle dans les élections à venir. Je note au passage qu’avec d’autres mots, un débat de ce genre a régulièrement lieu en France. Les Français ne sont pas insensibles au dignified.
Revenons aux États-Unis et à la question du côté efficient de l’action du 45e président. Les défenseurs de la démocratie libérale ne sauraient lui reprocher de mettre en avant les intérêts américains (America First) et de chercher à préserver voire à élargir sa base électorale. C’est la règle du jeu, et seuls peuvent gagner ceux qui y excellent. De fait, au moment où j’écris, l’économie américaine se porte bien et Trump paraît avoir des chances sérieuses de faire un second mandat. Pendant les molles années de la guerre froide, les Européens ont pris l’habitude de se méfier du concept d’intérêt national, identifié à tort à celui de realpolitik. On préférait parler d’intérêt général, mais les deux concepts sont les deux faces d’une même pièce. Dans le premier cas, le regard est davantage porté vers l’extérieur, dans le second vers l’intérieur. Or je me place ici du point de vue de la politique internationale.
Toute la difficulté tient à l’ampleur plus ou moins grande du champ visuel, pour rester dans la métaphore du regard. Le champ d’un homme politique est étroit lorsqu’il se réduit aux conditions immédiates de son maintien au pouvoir. Il est large lorsqu’il appréhende le devenir de la nation dans le temps long de l’action. Un homme politique mérite le qualificatif d’Homme d’État lorsqu’il parvient à convaincre les électeurs de la pertinence de son action, au-delà des demandes immédiates. Or, de ce point de vue, les démocraties libérales n’ont certes pas toujours l’avantage. La notion de compétence intervient peu ou pas du tout dans les élections, lesquelles mettent en jeu des ressorts psychologiques d’une autre nature et d’une certaine manière hors du temps. Le temps y est comme comprimé. Ainsi le référendum qui a décidé du Brexit est-il une aberration qui a fait dévier le cours de l’Histoire. Trump a été élu parce qu’il a soulevé de vrais problèmes sans hésiter à s’affranchir du politiquement correct. En sortant de l’entre-soi des élites, devenues les boucs émissaires de toutes les difficultés, il a satisfait à l’esprit du temps. Mais par opportunisme et par étroitesse de vue (les deux sont compatibles), il a martelé des « solutions » irréfléchies qui ont pu flatter son électorat, mais sont porteuses de grands dangers pour le moyen et long terme. Et une fois élu, après avoir pendant des mois flotté pour s’organiser – n’ayant pas prévu sa victoire – il s’est attaché à mettre en œuvre son programme.

Une mise en cause frontale du multilatéralisme

L’idée principale en est la suivante. Considérons le commerce international, l’avenir des alliances – en particulier l’Alliance atlantique –, celui de l’UE, le fonctionnement d’instances de coordination comme le G7 ou le G20, les mouvements migratoires, les sanctions ou même le traité nucléaire de juillet 2015 avec l’Iran (le Joint Comprehensive Plan of Action, JCPOA) : cette liste n’est pas limitative. Dans tous les cas, les dysfonctionnements ou insuffisances sont nombreux et, abstraction faite de la manière dont elles sont formulées, les critiques de Donald Trump sont souvent pertinentes. Il faut lui reconnaître le mérite de ne pas pratiquer la langue de bois. Là où le bât blesse, c’est d’abord qu’il prétend remédier aux difficultés par la voie bilatérale, sans égard pour les institutions mises progressivement en place depuis la Seconde Guerre mondiale, lesquelles constituent l’armature d’un ordre international qui a bien fonctionné pendant la guerre froide et qui, malgré l’impréparation à un événement aussi imprévisible que l’écroulement, au moment où il s’est produit, de l’Union soviétique, en a considérablement amorti les effets immédiats.
En d’autres termes, Trump ne cesse de saper le multilatéralisme, même si jusqu’à ce jour il n’a encore mis à mort aucune de ces institutions. Pas même celle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), issue de la transformation du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT) en 1995. Pas non plus celle de l’Alliance atlantique, tout en prenant un malin plaisir à faire trembler ses partenaires européens comme on l’a encore vu au sommet de l’Alliance en juillet 2018. Les experts ne cessent de se demander si la politique de Trump vise à détruire les institutions, ou seulement à tancer ses interlocuteurs pour obtenir des réformes à ses conditions. Ce qui est manifeste, c’est que le chef de la Maison-Blanche n’est à l’aise que dans le bilatéral, qu’il a tôt fait de considérer les rendez-vous des instances multilatérales comme une perte de temps, et d’humilier ses collègues comme dans la lamentable réunion du G7 au Québec en juin 2018.
Mais il n’y a pas que cela. La plupart des grandes questions internationales, qu’il s’agisse d’économie ou de sécurité, sont complexes. L’évaluation correcte des options possibles suppose une compréhension adéquate des interdépendances aux diverses échelles de temps et un travail d’analyse approfondi. Prenons le cas du commerce et de l’économie. Trump dénonce le déficit commercial avec la Chine ou l’Allemagne. Il a raison par exemple de s’interroger sur le statut d’économie de marché accordé à la Chine dans l’OMC, et de s’inquiéter de certains de leurs investissements étrangers. Les Européens ne sont pas moins inquiets. Mais il n’emploie pas la bonne méthode en pointant des secteurs particuliers comme l’automobile. Il ne tient pas compte des services – de plus en plus importants dans l’économie contemporaine –, ni de la balance des capitaux ainsi que du privilège du dollar comme monnaie de réserve, lequel permet aux États-Unis de vivre au-dessus de leurs moyens. Il ne voit pas que les exportations sont le coût des importations. Il se concentre sur les balances bilatérales, alors que dans une économie ouverte la balance des paiements doit être considérée comme un tout.
En fonçant comme un taureau sur des cibles identifiées séparément, sans chercher à anticiper les conséquences durables de ses actes, il risque d’enclencher une réaction en chaîne qui échapperait à tout contrôle. Une guerre commerciale (surenchère de tarifs et de quotas) peut entraîner une guerre des capitaux (ainsi la Chine peut-elle cesser d’acheter des bons du Trésor américain) et une guerre monétaire (dévaluations compétitives). Quand il s’enclenche, un tel processus provoque tôt ou tard un effondrement des marchés financiers et des mouvements de panique. La grande dépression des années 1930 fut la conséquence de ce genre de dérapage, à un moment où le Royaume-Uni, affaibli par la Grande guerre, avait renoncé au leadership de fait qu’il exerçait précédemment sur l’économie mondiale, alors que les États-Unis montaient en puissance en se comportant encore comme un « passager clandestin » (free-rider, dans le jargon économique anglo-américain ou de la théorie des jeux).
Se pourrait-il que nous soyons déjà entrés dans une ère où les États-Unis auraient renoncé à se préoccuper de l’ordre économique mondial, alors que la Chine, comme eux-mêmes autrefois, se comporterait encore comme un passager clandestin ? En réponse au politologue américain Graham Allison qui présente comme hautement probable une guerre entre les États-Unis et la Chine en conséquence de ce qu’il appelle le « piège de Thucydide » (Athènes contre Sparte ou, à partir de la fin du XIXe siècle, la France contre la Prusse), le non moins estimable Joseph Nye s’inquiète plus immédiatement du « piège de Kindleberger », du nom d’un économiste respecté pour ses travaux sur la Grande dépression – sans laquelle la Seconde Guerre mondiale n’aurait peut-être pas eu lieu. S’agissant de la situation actuelle, on n’en est pas encore là, et comme les institutions de l’après-guerre sont toujours vivantes, les forces de rappel restent puissantes. De plus, le président Trump s’intéresse au premier chef au bon climat des affaires et à la santé des marchés financiers qui conditionnent le soutien de son électorat. Actuellement, les marchés sont encore artificiellement boostés par l’abondance des liquidités en raison des politiques de Quantitative Easing consécutives à la crise des subprimes. On peut imaginer que Trump n’aimerait pas se trouver un jour accusé d’avoir provoqué un krach boursier. Quoi qu’il en soit, sa compréhension des mécanismes de l’économie est étroite comme souvent celle des hommes d’affaires, et n’a pas l’humilité ou l’intelligence de chercher à compenser ses lacunes en recourant à l’expertise. De fait, il a construit son entourage à son image, et jamais on n’a vu autant d’hommes d’affaires et aussi peu de think-tankers dans les arcanes du pouvoir washingtonien. Ceci dit pour l’économie, comme pour les autres sujets.

Trump et ses alliés

Le même genre de considérations vaut aussi pour l’avenir de l’Alliance atlantique ou celui du traité de sécurité mutuelle avec le Japon par exemple. Les alliances survivent rarement à la disparition des causes qui les ont fait naître. L’Alliance atlantique a déjà survécu près de trente ans à la chute de l’Union soviétique parce qu’elle s’était dotée d’une puissante organisation (l’Organisation du traité de l’Atlantique nord, OTAN) qui tend, comme toutes les organisations, à se perpétuer ; parce qu’au-delà de l’évaluation des menaces, cette organisation est devenue la seule qui relie spécifiquement l’Europe aux États-Unis ; enfin parce que les hérauts de l’atlantisme ont tout fait pour entretenir la perception d’une menace majeure que la Russie postsoviétique ferait peser sur l’Europe, quitte à fabriquer une prophétie auto-réalisatrice.
Le président Trump a raison de demander un meilleur « partage du fardeau » (burden sharing) et une prise en charge plus directe par les Européens de leur propre défense. Ces derniers semblent l’avoir compris, ce qui ne signifie pas qu’ils passeront facilement à l’acte. Sans doute devrait-on pour l’avenir prêter davantage attention aux articles 2 et 3 du traité. Le premier met l’accent sur la démocratie et l’état de droit. Le second stipule que chaque pays membre doit renforcer ses propres capacités de résistance aux attaques dont il peut faire l’objet. Combinés, ces deux articles se conjuguent harmonieusement avec l’idée d’une défense européenne qui serait davantage axée d’une part sur des sujets tels que la cybersécurité ou la lutte contre le terrorisme ; d’autre part sur les menaces directes ou indirectes en provenance du flanc sud de l’Europe. La coopération franco-allemande qui s’esquisse actuellement sur le Sahel va dans ce sens. Encore faudra-t-il que l’OTAN en tant que telle circonscrive plus précisément ses missions, et que les États-Unis n’esquivent pas l’interprétation à donner dans le monde d’aujourd’hui à l’article 5 du traité. Celui-ci stipule qu’une attaque contre l’une des parties au traité est une attaque contre tous, et appelle donc une réponse de tous. Autre question de plus en plus épineuse, et à laquelle il deviendra impossible d’échapper : la place de la Turquie dans l’OTAN de demain.
La charge abrupte de Trump contre les membres européens de l’OTAN a le mérite de les obliger à reconsidérer la situation face aux réalités d’aujourd’hui sans se laisser embourber dans l’idéologie d’hier. Encore faut-il procéder aux ajustements nécessaires avec détermination mais en bonne concertation et avec le souci de préserver le meilleur d’une alliance qui a démontré son efficacité, en particulier dans l’ordre de la coopération militaire (commandement militaire intégré). La mise en place d’une défense européenne totalement indépendante des États-Unis est irréaliste dans l’avenir prévisible. Fort heureusement, l’entourage du président Trump comprend davantage de militaires que d’économistes, et le risque d’un effondrement soudain du système de sécurité européen ne doit pas être exagéré.
Reste qu’Américains et Européens membres de l’OTAN devront s’accorder par rapport à la Russie alors que la confiance qui prévalait dans les années 1990 a été anéantie. Certains Européens, surtout les anciens pays communistes et on les comprend, mais aussi le Royaume-Uni et l’Allemagne, la considèrent encore comme une menace majeure ou tout au moins sérieuse. D’autres, comme la France et plus généralement les pays du Sud, ont un regard plus nuancé. Quant aux États-Unis, de plus en plus obsédés par la Chine, ils peuvent être tentés de mettre un terme à leur mini-guerre froide avec Vladimir Poutine. Trump le souhaite assurément, mais il a été freiné dans son élan initial par les enquêtes dont il fait l’objet. Quoi qu’il en soit exactement au moment présent, Poutine est visiblement sorti très satisfait de sa rencontre avec Trump le 16 juillet, au grand dam de la plupart des commentateurs occidentaux. L’avenir de l’Alliance atlantique sera impossible à clarifier tant que les relations avec l’est de l’Europe ne l’auront pas été.
Du côté de l’Asie, l’hôte actuel de la Maison-Blanche exige aussi des alliés de l’Amérique comme le Japon ou la Corée du Sud de plus fortes contributions financières, mais la situation est moins fluide car l’essentiel dans cette région se mesure désormais à l’aune de l’ascension de la Chine. Il n’en reste pas moins que Donald Trump n’est pas enclin à mieux traiter Tokyo ou Séoul que les capitales européennes, sans parler d’Ottawa ou de Mexico.
Pour en terminer avec la question de la mise en danger du multilatéralisme, je prendrai les exemples liés de la dénonciation du traité nucléaire avec l’Iran (JCPOA) et des sanctions unilatérales, en réservant pour la suite la question de leurs effets sur la géopolitique du Moyen-Orient. Tout d’abord, il faut répéter que le droit international est la matrice du multilatéralisme. Dans un monde idéal – semblable à celui de la concurrence pure et parfaite de la théorie économique, dans lequel aucun agent n’est assez puissant pour manipuler le système des prix –, le droit s’imposerait à tous les États de la même manière. Dans le monde réel, chaque État tente de le détourner à son avantage en fonction de sa puissance. À ce niveau de généralité, il n’y a rien de neuf avec Trump.
Ce qui a changé, c’est que la révolution technologique a donné aux États-Unis des leviers de puissance sans précédents, et que le successeur d’Obama ne résiste pas à la tentation de les utiliser pour tordre les bras aussi bien de ses adversaires actuels ou potentiels, que de ses alliés. La dénonciation du JCPOA est en soi un acte grave qui sape encore davantage la confiance que le reste du monde pouvait avoir dans les États-Unis. Soyons certains qu’un Kim Jong-Un s’en souviendra le moment venu. Mais ce qui est plus grave, c’est que cette dénonciation s’accompagne de sanctions – efficaces grâce à la technologie – et qu’en raison de l’interdépendance accrue du fait de la mondialisation, les États-Unis sont en mesure de punir les entreprises étrangères désireuses de travailler en Iran, dès lors que leurs activités recoupent le territoire américain. Alliés et adversaires sont traités sur le même plan.
Jamais, au sein de l’OTAN, les partenaires de la superpuissance ne se sont trouvés dans une aussi grande situation de dépendance, pour ne pas dire de soumission. Une photo qui a circulé dans le monde entier pendant le catastrophique G7 du Québec en juin 2018 en dit plus qu’un lourd discours : on y voit le potentat Trump assis, contemplant d’un regard mi-indifférent mi-méprisant les « collègues » qui l’entourent, debout, semblant essayer de le convaincre. Le général de Gaulle doit se retourner dans sa tombe. Du point de vue politique, s’agissant de l’Iran, on se trouve face à une situation à peine croyable : les soi-disant partenaires des États-Unis dans le JCPOA sont obligés de se soumettre de facto à une politique qu’ils désapprouvent, et ce faisant affaiblissent leur propre crédibilité. Les Chinois eux-mêmes se trouvent handicapés, comme l’illustre le cas de l’entreprise ZTE menacée en raison de sa dépendance vis-à-vis des composants électroniques américains. Cet épisode laissera des traces profondes. Donald Trump joue abusivement de l’argument de la sécurité nationale pour justifier ses propres mesures protectionnistes. Mais que dire de ceux de ses partenaires, alliés ou non, qui n’entendent pas se trouver réduits à l’état de vassaux ? Jusqu’ici, la Chine a énormément profité du système de l’OMC et espère bien en tirer encore le maximum d’avantages. Mais on peut être certain que, sans faire de bruit inutile, elle accentuera ses politiques d’indépendance technologique pour s’affranchir progressivement des diktats washingtoniens. Son système de gouvernement lui garantit en principe le succès. Elle s’attaquera aussi au système des paiements internationaux pour s’affranchir du dollar. Cela prendra du temps, mais là encore les Chinois ont l’avantage de savoir inscrire leur action dans la longue durée. Reste la question des alliés traditionnels des États-Unis, qui semblent pour le moment impuissants et paralysés de stupeur.

L’Asie de l’Est

La Chine

La fin de l’année 2017 a été marquée par le XIXe Congrès du Parti communiste chinois (PCC) et par sa décision de lever la limitation à deux du nombre des mandats du président. La portée de cette décision est mondiale, car le destin de la Chine est la question la plus fondamentale des trois prochaines décennies. L’année 2049 marquera le centième anniversaire de la République populaire de Chine (RPC), et nul ne peut douter de la volonté du Parti qu’à cette date l’empire du Milieu soit reconnu comme la première puissance mondiale. Pour qui porte intérêt à la culture chinoise et voit objectivement le chemin parcouru ces quatre dernières décennies, c’est-à-dire depuis l’avènement de Deng Xiaoping, il est manifeste que cet objectif est atteignable, ce qui ne signifie pas qu’il sera atteint à coup sûr. Sur le plan territorial, quiconque suit de près la situation à Hong Kong sait que son assimilation par Pékin est déjà quasiment réalisée. Tous les tycoons lui font allégeance. L’étau sur Taïwan se resserre lentement mais sûrement, et la RPC est déjà suffisamment sophistiquée pour utiliser la technologie (cyberattaques par exemple) à cette fin. On spécule déjà sur le jour où le maître de la Cité Interdite priera courtoisement l’hôte de la Maison-Blanche de retirer sa flotte de la mer de Chine méridionale, comme au début du XXe siècle le président Theodore Roosevelt invita le Cabinet britannique à évacuer la mer des Caraïbes. Le Cabinet envisagea vaguement de répondre par une expédition, mais il décida rapidement de s’exécuter.
D’ores et déjà aussi, l’extension de la Chine se manifeste tous azimuts, par les voies continentales ou maritimes. Le langage de Pékin met désormais de plus en plus ouvertement l’accent sur ses forces plutôt que sur ses faiblesses, lesquelles sont cependant réelles. Et de fait, l’aristocratie du Parti sait mieux que tous les commentateurs extérieurs que des déraillements sont toujours possibles. Les réformes restant à accomplir sur les plans économique, environnemental et social sont difficiles et se heurtent à des résistances puissantes. La corruption est un problème réel.
Les élites chinoises connaissent l’histoire de leur pays. Elles savent qu’aucune dynastie n’est éternelle et que les transitions dynastiques ont toujours été des périodes de guerre et de misère. Or la dynastie actuellement régnante n’est pas celle d’une famille. Elle est celle du Parti qui s’appelle toujours communiste, mais qui a su remarquablement s’adapter depuis la mort de Mao Zedong. L’empereur n’est pas Xi Jinping. Celui-ci n’est que le délégué du Parti. Pour atteindre l’objectif 2049, il faut consolider la dynastie et fortifier son représentant, ce qui ne veut pas nécessairement dire lui donner un blanc-seing inconditionnel. Parler de Xi comme d’un nouveau Mao me paraît inexact. Au contraire, ce que l’aristocratie du Parti reproche au fondateur de la dynastie est d’avoir aussi été celui qui l’a mise en péril. Cette critique ne peut évidemment être formulée que mezza voce. Comme l’écrit Flaubert dans Madame Bovary : « il ne faut pas toucher aux idoles, leur dorure en reste aux mains ». En imposant une limitation des pouvoirs du président dans la durée, Deng avait sagement jugé qu’en ne le faisant pas, la dynastie naissante se condamnerait à court terme. Aujourd’hui, la situation est différente. Il s’agit de déléguer ce qu’il faut de pouvoirs au représentant de l’empereur, entendez le Parti, pour atteindre les objectifs. Celui-ci doit avoir suffisamment les mains libres pour accomplir les réformes indispensables. S’il faillit, les délégations lui seront retirées. C’est ainsi, me semble-t-il, qu’il convient d’interpréter les décisions du XIXe Congrès.
Le régime chinois actuel me paraît en harmonie avec la culture politique d’un État qui, à l’avènement d’Hugues Capet en France, avait déjà largement 1 500 ans d’une histoire aujourd’hui encore intensément vécue. Je ne vois aucun terme dans le vocabulaire de la science politique occidentale qui puisse correctement le représenter. Le PCC est une école exigeante du pouvoir, et abrite ou encadre d’innombrables think tanks où l’on étudie entre autres toutes les expériences étrangères proches ou lointaines afin d’en faire son miel. Beaucoup de ces think tanks sont en interaction avec leurs homologues étrangers. Concrètement, si l’on considère par exemple la devise française Liberté, égalité, fraternité – les idéologues chinois peuvent adhérer sans difficulté aux idées d’égalité et de fraternité, mais seulement dans une certaine mesure à celle de liberté. Ainsi que je l’ai déjà rappelé, nous sommes là dans une culture où l’affirmation individuelle est limitée par les devoirs liés à l’appartenance au groupe, et d’abord la famille ou l’État. Ainsi les libertés de parole, d’écriture ou d’action sont-elles soumises à des contraintes difficiles à admettre pour un intellectuel occidental. Et de fait, depuis la première élection de Xi Jinping, les intellectuels chinois sont davantage bridés, et leurs relations avec le monde extérieur davantage contrôlées. Cela n’empêche cependant ni une démocratie locale vibrionnante s’agissant des affaires pratiques de la cité, ni le développement d’un tourisme international massif. Comme s’amuse à le répéter le Singapourien Kishore Mahbubani déjà cité, chaque année 120 millions de Chinois quittent le pays… et 120 millions y reviennent. Ce n’est pas là la caractéristique première d’une dictature.
Certains prétendent qu’une nouvelle révolution culturelle serait actuellement en cours dans la RPC. Pour qui se souvient de la vraie Révolution culturelle, pareille affirmation est une ânerie. Il faut dire, d’ailleurs, que les jeunes Chinois ignorent à peu près tout de cet épisode tragique de l’histoire politique du Grand Timonier, du fait de la censure. Ce qui est vrai, c’est que face aux défis à surmonter, le PCC s’est remis en ordre de marche et s’applique à mettre au pas l’ensemble de la population, laquelle, culturellement, est docile. D’ailleurs, le Parti procède davantage par la voie de l’incitation que par celle de la brutalité. Et cela se passe dans une phase d’ouverture de la Chine au monde, au contraire des années 1960 et 1970 quand l’empire du Milieu était verrouillé et que l’esprit du maoïsme enflammait d’innombrables intellectuels occidentaux abêtis qui, même au temps de leur mea culpa, ont rarement retrouvé le sens de la mesure. Celui-ci impose, comme j’ai tenté de l’expliquer, de ne juger les régimes politiques d’autrui qu’avec prudence, et de s’abstenir de prétendre les changer pour autant qu’ils ne fassent pas peser sur l’extérieur une menace réelle et insupportable.
Les Européens (entendez les États membres de l’UE) doivent présentement organiser leur avenir face à la compétition titanesque pour la primauté engagée entre les États-Unis et la Chine, avec l’échéance symbolique de 2049. Pour bien faire, notre premier devoir est d’analyser correctement les forces en œuvre chez ces deux géants, car il n’y a point de bonne prévision sans bonne analyse, ni bonne politique sans bonne prévision.

La péninsule coréenne

J’en viens maintenant à l’un des principaux sujets qui ont défrayé la chronique pendant l’année 2017-2018 : la Corée du Nord. Les termes du problème posé par l’« État ermite » sont identifiés depuis longtemps, et je les ai abondamment discutés dans les éditions successives de mes Perspectives pour Ramses. Rappelons-les succinctement. Premièrement, chacune selon son point de vue, les principales parties prenantes au problème de la péninsule coréenne ne souhaitent pas l’effondrement du régime de Pyongyang et une réunification précipitée, en raison des conséquences locales et globales largement imprévisibles d’un tel bouleversement. Les parties directement concernées sont : les deux Corées, la Chine, le Japon, la Russie et les États-Unis, auxquels il faut ajouter, beaucoup plus indirectement, les deux membres permanents européens du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU), la Grande-Bretagne et la France. Deuxièmement, les membres permanents de ce Conseil de sécurité, qui se trouvent être les principales puissances nucléaires, sont unanimes à refuser que la Corée du Nord accède sérieusement au club des États nucléaires. Troisièmement, le régime de Pyongyang (Kim Jong-Un mais aussi déjà son père Kim Jong-Il) sait que seule l’acquisition d’un arsenal nucléaire, même minimal, peut lui permettre d’entreprendre les réformes nécessaires à sa survie de long terme. En effet, les réformes supposent un genre de libéralisation de l’économie qui, à court terme, met en danger tout régime en position de faiblesse. Cette « loi de Tocqueville », qui met en lumière un arbitrage entre le court et le long terme, a été constamment vérifiée dans l’histoire, notamment celle de la Russie, qu’il s’agisse de la chute des Romanov ou de celle de l’Union soviétique. Deng Xiaoping connaissait la leçon en réprimant les manifestants de Tiananmen au printemps 1989, après les dix années folles qui ont suivi la Révolution culturelle.
Or ces trois points forment évidemment un tout contradictoire. D’où la stratégie du jeune leader nord-coréen, révélée progressivement par une succession d’actes dénotant une rationalité et une maîtrise inattendues, alors que tant d’observateurs voulaient le considérer comme un fou. Il a commencé par éliminer impitoyablement tous ceux qui risquaient de lui porter ombrage ou pouvaient être manipulés par des puissances extérieures, en particulier la Chine, et qui, à la limite, pouvaient apparaître comme des solutions de remplacement. Ayant ainsi consolidé son pouvoir immédiat face à ces puissances stupéfaites, il a multiplié les tests nucléaires et balistiques et les a mis en scène sans craindre les vociférations de Donald Trump, le mécontentement de Xi Jinping ou l’indignation des autres. Il n’a pas hésité à pratiquer une tactique du bord du gouffre face à un hôte de la Maison-Blanche amateur de coups de poker, jusqu’au moment où, ayant jugé les essais suffisamment probants, il a décrété que ses objectifs étaient atteints (appelons cela un statut de puissance quasi nucléaire), et qu’il était maintenant prêt à négocier la destruction un arsenal si laborieusement construit. Du coup, les menaces immédiates du président américain n’avaient plus de sens et, avec l’aide d’un gouvernement sud-coréen de tendance pacifiste, on put se mettre à parler sérieusement d’une rencontre au sommet entre Trump et Kim, dont la posture le plaçait désormais dans la catégorie des grands de la planète ! Or, pareille rencontre était justement et depuis longtemps l’objectif de Pékin, qui a tout fait pour pousser les États-Unis en première ligne, quitte à tirer les ficelles dans leurs dos. C’est bien ce qu’a fait Xi Jinping en accueillant plusieurs fois Kim Jong-Un avec tous les honneurs. Nul ne peut douter qu’ils ont poussé très loin leur concertation, à la satisfaction de Séoul et de Moscou – certainement moins de Tokyo –, cependant que Trump se voyait déjà lauréat du prix Nobel de la paix. Et d’ailleurs, celui-ci lui serait-il attribué conjointement avec le maître de Pyongyang, il n’y aurait pas lieu de s’en étonner outre mesure, à en juger par la liste des titulaires de cet honneur…
Voilà où nous en sommes. À quoi peut-on maintenant s’attendre pour la suite ? Si Trump a sérieusement pensé que la rencontre du 12 juin à Singapour allait déboucher sur un démantèlement unilatéral et rapide de l’arsenal nord-coréen, il en est déjà pour ses frais. Quelle que soit la hauteur vocale de ses protestations ou la fureur de ses tweets, il aura les autres parties prenantes contre lui. Le Japon lui-même restera prudent à court terme.
En réalité, un épisode vient de se conclure et celui qui commence devrait être beaucoup plus classique du point de vue diplomatique. Kim Jong-Un a réussi le tour de force de se faire admettre dans la « communauté internationale ». La Corée du Nord n’est plus un État paria ! Tout le jeu consistera maintenant à rechercher des formules, applicables sur une longue durée, permettant à Pyongyang d’entreprendre des réformes économiques sans que personne ne puisse menacer le régime, et cela tout en rassurant l’extérieur sur le plan nucléaire. Pyongyang se montrera ouvert sur ce dernier point, mais il exigera naturellement la levée des sanctions, ainsi qu’une aide considérable et durable de la « communauté internationale ». Il ne lâchera pas la proie pour l’ombre.
Parmi les questions les plus épineuses figure évidemment celle du financement, dont de toute façon la Corée du Sud, la Chine et peut-être le Japon devront supporter une large part. Le principal point d’interrogation porte sur les États-Unis. J’ajoute, comme je l’ai souligné précédemment, que de toute façon le maître de Pyongyang ne manquera pas de soulever le moment venu la question de la crédibilité des engagements américains. Les négociations devraient donc être longues. Elles seront semées d’embûches et de coups de théâtre. Sur le long terme, la Chine en attendra un renforcement de son emprise sur la péninsule coréenne, aux dépens des États-Unis, ce qui pourrait provoquer un rapprochement entre Séoul et Tokyo. Pour ne pas se trouver progressivement marginalisés, les États-Unis devraient s’engager à investir massivement dans le développement de la Corée du Nord. Ce qui n’est pas l’hypothèse la plus probable.
Il est vraisemblable que le nouvel équilibre sera surtout façonné par les puissances de la région, y compris la Russie qui ne peut se permettre de laisser, dans son Extrême-Orient dépeuplé, tout le terrain à la Chine. Rien ne permet en tout cas de croire à l’hypothèse d’une réunification rapide. Tout au plus peut-on spéculer sur une « détente » progressive, comme dans l’Europe des années 1970 mais de façon beaucoup plus maîtrisée, et débouchant à long terme sur une sorte de confédération dont les contours restent à inventer. Ces questions occuperont géopoliticiens, économistes et diplomates pendant bien des années. La Chine en sera un acteur essentiel, et l’on ne devra jamais oublier que ce pays s’est doté d’institutions qui lui permettent de raisonner stratégiquement à très long terme, contrairement aux Occidentaux qui se laissent facilement ballotter au gré du vent.
Je n’ai jusqu’ici fait que des allusions au Japon, qui est la troisième puissance économique de la planète, et ne pourra longtemps rester discret face aux mouvements tectoniques en cours. Ce grand État, lui aussi porteur d’une des civilisations majeures de l’humanité, n’échappe pas complètement aux faiblesses des « démocraties libérales » et de leur biais vers le court terme. Mais sa culture le porte aussi à prêter une grande attention au long terme. Je ne serais pas étonné qu’on commence bientôt à s’en apercevoir.

Le Moyen-Orient

L’Iran

En dehors de l’Asie de l’Est, le Moyen-Orient demeure la région du monde la plus exposée à des risques géopolitiques majeurs. L’événement principal, au premier semestre 2018, a été la dénonciation unilatérale par les États-Unis du traité nucléaire de juillet 2015 (JCPOA) avec l’Iran, dont les effets externes, à mon sens, considérables, ont été évoqués dans les pages précédentes. J’aborde maintenant la question du point de vue proprement régional. Pour des raisons de politique intérieure, Donald Trump a fait sien le point de vue de la droite israélienne et des néoconservateurs américains selon lequel le moment est venu de précipiter un changement de régime à Téhéran. Contrairement au cas de l’Irak de 2003, il n’est pas question dans l’immédiat d’obtenir ce résultat par les armes. Le 45e président se contente, si l’on peut dire, d’exiger une capitulation inconditionnelle du régime des mollahs, en le sommant de se désarmer. Il compte sur le durcissement des sanctions qu’il impose au passage au reste du monde pour mettre le Guide suprême et le gouvernement à genoux. Comme en 1989 lorsque les manifestants de la place Tiananmen brandissaient des effigies de la statue de la Liberté, comme aussi en 2003 quand les foules de Bagdad renversaient la statue de Saddam, les dirigeants américains d’aujourd’hui semblent convaincus que les peuples « libérés » ne demandent qu’à se jeter dans leurs bras.
Or Trump et ses amis pourraient bien reproduire les erreurs de leurs prédécesseurs. Tout d’abord, comme dans les cas précédents, il n’existe actuellement aucune alternative crédible au régime en place. Les Gardiens de la révolution et leurs soutiens ne représentent certes qu’une petite minorité de la population, mais cette minorité est organisée et puissante. Elle contrôle les leviers de l’économie et profite des sanctions grâce à la contrebande et au marché noir. À quoi il faut ajouter que les Iraniens sont fiers et que la pression au désarmement unilatéral ne peut que stimuler des réflexes patriotiques au bénéfice du régime. Le grand ayatollah Ali Khamenei a toujours manifesté sa défiance vis-à-vis des Américains et même des Européens. Ni la « trahison » de Trump, ni l’impuissance des dirigeants européens contraints de s’incliner devant la brutalité de l’hôte de la Maison-Blanche ne le surprennent. Il n’a cependant pas encore lâché le président Rohani, qui se démène comme un beau diable pour éviter d’avoir à dénoncer le traité et ainsi d’ouvrir la boîte de Pandore. Il espère que les Européens trouveront une astuce pour lui sauver la face. Mais les Européens n’ont pas les moyens d’empêcher leurs entreprises de se soumettre au diktat de Donald Trump et les Pasdarans piaffent d’impatience.
L’hypothèse actuellement la plus probable me paraît être que les conservateurs prendront le dessus et que leur propagande accréditera aux yeux du peuple iranien l’idée que les Yankees sont responsables de ses misères. Même très affaibli économiquement, Téhéran conserverait les moyens d’accroître le chaos dans une région déjà terriblement meurtrie depuis les désastreux « printemps arabes ». Il se pourrait bien aussi que des alliances de circonstance plus ou moins surprenantes se forment. Alors que Bachar Al-Assad est en voie de reconquérir son pays, un rapprochement entre la Turquie, l’Iran et la Syrie n’est pas invraisemblable, face à l’alliance de fait qui s’est nouée entre l’Arabie Saoudite, l’Égypte et Israël.
Beaucoup d’observateurs et d’experts s’interrogent sur le risque d’une intervention militaire directe d’Israël contre l’Iran, au cas où Téhéran reprendrait ses activités nucléaires, et pensent qu’alors les États-Unis n’auraient d’autre choix que de suivre. Ce n’est en effet pas impossible. Mais ce n’est pas certain, du moins dans un premier temps. Pour Israël en effet, le plus urgent est d’empêcher les attaques en provenance de la Syrie. La Russie a intérêt à faciliter des garanties en ce sens. Cela dit, même dans ce cas on se retrouverait dans une situation instable, comparable à celle qui prévalait avant la négociation du JCPOA.

L’Arabie Saoudite

J’en viens maintenant à l’Arabie Saoudite, qui avec le prince héritier Mohammed ben Salman s’est engagée dans une véritable révolution, en prenant des risques considérables. À l’exemple des Émirats arabes unis et de son ami Mohammed ben Zayed, il a fait le choix d’un islam modéré, et n’a pas hésité à s’en prendre violemment aux forces religieuses conservatrices, notamment les Frères musulmans, en plein accord avec le président égyptien Sissi. D’où l’approfondissement du rapprochement avec Israël déjà précédemment en cours. C’est aussi en grande partie l’explication de la querelle avec le Qatar. Le choix de la modernité s’est également exprimé par l’autorisation donnée aux femmes de conduire des automobiles, et par la décision d’ouvrir – certes prudemment – la porte aux loisirs comme le cinéma, et à la mixité. Mohammed ben Salman a également annoncé un plan extrêmement ambitieux de transformation économique à l’horizon 2030. Ce plan peut laisser sceptique, car son élaboration doit davantage à McKinsey qu’à la société saoudienne, laquelle ne l’a certainement pas encore fait sien. Mais les observateurs constatent de vrais efforts pour que le royaume s’organise et se mette en marche.
Naturellement, le jeune prince se heurte à des résistances qu’il n’hésite pas à briser par la manière forte. On l’a vu avec la séquestration des puissants à l’hôtel Ritz Carlton de Riyad – ils ont dû rendre gorge – ou celle de religieux parmi les plus influents du pays. Le nombre des ennemis de Mohammed ben Salman a explosé en conséquence, d’autant que les aventures extérieures dans lesquelles il s’est engagé n’ont pas tourné comme il le souhaitait. Rien n’est réglé au Yémen, et le Qatar s’est installé dans une résistance de longue durée face à la volonté conjointe des deux Mohammed. Il est vrai que les problèmes ne sont pas de même nature. D’un côté, une véritable guerre sur un terrain d’une grande complexité géographique et politique. De l’autre, plutôt une querelle de famille, qui pourrait trouver son règlement à n’importe quel moment.
Une question essentielle pour l’avenir à court terme de l’Arabie Saoudite est celle de la relation entre le prince héritier et son père le roi Salman. Question essentielle, car jusqu’à ce jour seuls ont régné après sa mort des fils du fondateur. La réussite du saut de génération va d’autant moins de soi qu’il devra accompagner un bouleversement économique, social et politique, national et international. Ceux qui le connaissent savent que le roi Salman, ancien gouverneur de Riyad, est une personnalité remarquable et fort expérimentée. Il connaît son pays et son who’s who à la perfection. Mohammed ben Salman a été élevé dans sa proximité, tellement discrètement que tout récemment encore on croyait qu’il ne connaissait pas l’anglais, alors qu’il le parle fort honorablement. Sans doute le roi est-il physiquement affaibli, mais son activité visible est suffisante pour permettre de le croire toujours maître du jeu.
L’hypothèse la plus vraisemblable est que le père et le fils discutent ensemble de la stratégie et de toutes les affaires importantes du royaume, et que Mohammed ben Salman se garde d’agir en franc-tireur. Combien de temps ce mode de fonctionnement peut-il durer ? Assez longtemps, espère-t-on, pour que le moment venu un jeune monarque puisse effectivement amorcer la transformation de son royaume, se sentir suffisamment fort pour entreprendre une politique de réconciliation, et contribuer à la restauration d’un équilibre stable dans la région.

La Turquie

Le troisième développement majeur dans la région se situe en Turquie. Le président Recep Tayyip Erdogan a pleinement réussi le pari qu’il a fait en anticipant les élections. Le voilà maintenant à la tête à la fois de l’exécutif et du parti dominant, cumulant de facto tous les pouvoirs, avec une chambre d’enregistrement. Il a immédiatement profité de sa victoire pour accroître la répression et museler encore davantage les intellectuels. Son principal défi est maintenant d’ordre économique. Si l’Iran d’Ali Khamenei et l’Arabie Saoudite de Mohammed ben Salman ont des projets socio- et géo- politiques, c’est aussi le cas de la Turquie d’Erdogan. Il ne veut pas renoncer à la modernité économique, mais à l’encontre du kémalisme il entend ressourcer son pays dans ses racines islamiques. Cela commence par l’éducation. Le projet laïc de Mustapha Kemal Atatürk est mort et les Occidentaux devront se faire une raison.
Plus personne ne croit maintenant à l’adhésion de la Turquie à l’UE à l’horizon prévisible. Reste la question de son maintien dans l’Alliance atlantique, mais il n’est de l’intérêt de personne de la soulever prématurément. Dans les deux cas, les parties concernées ont intérêt pour le moment à s’en tenir à l’adage selon lequel on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment. Sur le plan géopolitique, la grande ambition du nouveau sultan est celle de l’empire ottoman, c’est-à-dire de s’affirmer comme le leader de l’islam sunnite. Erdogan rêverait d’une mosquée et d’une université qui supplanteraient celles d’Al-Azhar, encore aujourd’hui considérée comme une sorte de Vatican du sunnisme. Mais pour arriver à ses fins, il se heurte au projet alternatif qui tente de se cristalliser autour de l’Arabie Saoudite et de l’Égypte, engagés dans un combat sans merci contre les Frères musulmans, qu’au contraire Erdogan – comme ses amis qatariens – contemple avec sympathie. Face à l’islam sunnite, l’islam chiite conserve sa vigueur. L’Arabie Saoudite le combat sans merci sur son territoire. Le leader en est toujours clairement l’Iran, qui étend ses tentacules partout où il le peut, en Irak, en Syrie et au Liban notamment. Mais la concurrence entre les deux projets sunnites peut justifier des rapprochements autrement difficiles à concevoir. Ainsi, comme je l’ai dit précédemment, entre la Turquie, l’Iran, la Syrie et le Qatar, avec un certain soutien de la Russie. Les Kurdes comptent parmi les victimes collatérales de la situation. Naguère encore, la Turquie et Israël paraissaient des alliés naturels. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Plus loin dans le passé, avant la révolution khomeyniste, l’Iran aussi était ami de l’État hébreu. À l’époque des « printemps arabes », les États-Unis ont aidé au renversement de Hosni Moubarak et à l’avènement du Frère musulman Mohamed Morsi. Aujourd’hui, ils soutiennent Sissi et son combat. Ce sont la Turquie et l’Iran qui font figure de grands résistants à l’empire américain, y compris en soutenant la cause palestinienne. La Russie exploite cette situation, d’ailleurs plus latéralement que frontalement. D’où une situation embarrassante pour l’Alliance atlantique, je le souligne une fois de plus.
Pour ajouter un facteur supplémentaire de complexité, il faut rappeler que la Chine nourrit elle-même de grandes ambitions dans sa propre posture impériale, ne serait-ce que pour garantir et protéger ses accès aux ressources énergétiques. Ainsi pousse-t-elle ses pions en Iran, en profitant par exemple du retrait des entreprises européennes suite aux sanctions de Trump. Mais elle le fait comme la Russie avec prudence et discernement, n’ayant pas intérêt à choisir prématurément un camp. L’Inde, sous l’ambigu Narendra Modi, veut aussi accéder au Moyen-Orient.
Ainsi s’esquisse peu à peu une nouvelle configuration au Moyen-Orient. L’incompatibilité des projets géopolitiques des uns et des autres rend fort peu probable l’avènement prochain d’un nouvel ordre régional, quel qu’il soit. Israël tire avantage d’une situation qu’il favorise à sa manière, pour poursuivre une politique d’expansion et réprimer impitoyablement toute velléité de résistance du côté palestinien. Si le conflit israélo-palestinien doit être réglé un jour, il sera le dernier dans la liste.

L’avenir de l’Union européenne

Il me reste avant de conclure à revenir sur l’Union européenne (UE) et ses crises. Mais un problème n’est jamais bien posé si on ne le situe pas dans son juste cadre. Comment formuler celui d’aujourd’hui ? Trop souvent, les citoyens européens et leurs représentants perdent de vue la guerre européenne de trois générations, du conflit franco-prussien de 1870 à la Seconde Guerre mondiale. A fortiori considèrent-ils l’histoire antérieure du continent comme de la préhistoire. Or le chaos du Moyen-Orient contemporain, ou l’instabilité potentielle de l’Asie de l’Est, deux bons exemples de régions dépourvues d’un système de sécurité collective au sens large, permettent d’imaginer ce qui risquerait d’advenir en Europe si l’Union commençait à se défaire. Le projet de construction d’une unité politique d’un type nouveau – apte à assurer la sécurité et la prospérité de ses membres sans abolir l’identité de chacun, avec de surcroît l’ambition d’exercer un rôle actif et constructif dans le projet encore plus vaste de consolider un système de sécurité collective à l’échelle planétaire –, ce projet-là est aussi pertinent un siècle après la fin de la Première Guerre mondiale qu’au lendemain de la Seconde. Il doit s’inscrire aujourd’hui dans un contexte très différent d’alors, celui de la concurrence entre les États-Unis et la Chine, avec en ligne de mire l’échéance de 2049 dont j’ai parlé précédemment.
Trente ans est un horizon temporel significatif pour les très grandes décisions, par exemple pour la construction de systèmes de défense et de sécurité ou, en matière économique, pour faire émerger une monnaie internationale remplissant les trois fonctions de toute monnaie : étalon de valeur, instrument des échanges, instrument de réserve.
Sans renoncer à l’idée que sur la très longue durée elle continue d’avoir vocation à s’étendre, l’ambition de l’UE, à l’horizon de trente ans, doit être de renforcer ses structures sociales et économiques en améliorant considérablement les modes de coopération entre les actuels États membres pour en harmoniser les actions ; de mettre en place – sans renoncer à l’assurance en dernier ressort de l’Alliance atlantique – une véritable politique de sécurité commune tournée vers l’intérieur (aspects internes de la lutte contre le terrorisme ou cybersécurité par exemple), et vers l’extérieur (prévention et dissuasion des menaces particulièrement en provenance de ses flancs sud et est) ; de renforcer la zone euro (Union monétaire, Fonds monétaire européen…) et au-delà de faire effectivement de l’euro une monnaie internationale, qui garantisse aussi l’indépendance de cette monnaie par rapport à l’instrumentalisation politique du dollar et demain sans doute du renminbi.
L’Union devra nécessairement apprendre à s’accorder sur les aspects essentiels d’une politique étrangère commune. Au-delà des problèmes sécuritaires immédiats comme l’indispensable renforcement des frontières, elle a en tant que telle intérêt à soutenir puissamment le développement de l’Afrique en donnant la priorité au nord de l’équateur, et à œuvrer pour l’établissement d’un ordre stable au Moyen-Orient. Cette condition est nécessaire pour toute politique migratoire de long terme. Elle a aussi intérêt à œuvrer, avec l’Ukraine et la Russie, à l’actualisation et la rénovation du système de sécurité collective issu des accords d’Helsinki de 1975. Elle devra impérativement définir un cadre pour la relation de ses membres avec la Chine.
Tout cela suppose une énorme détermination sur la longue durée, alors que notre culture politique et les institutions existantes nous y préparent mal. Les membres de l’UE semblent aujourd’hui mieux conscients de la nécessité de surmonter les différences profondes entre les États membres en matière de culture de défense, mais la difficulté est du même ordre en ce qui concerne l’économie où l’on constate une véritable fracture nord-sud – le nord autour de l’Allemagne, le sud autour de la France ou de l’Italie.
Tout grand projet part d’une vision à long terme, et celle-ci manque cruellement à l’Europe d’aujourd’hui. Je ne pense pas qu’elle puisse émerger spontanément des gouvernements, de la Commission ou des seules initiatives individuelles ou associatives. En revanche, à la veille du 40e anniversaire de l’Ifri, je n’hésite pas à dire que les think tanks européens pourraient s’atteler à cette tâche et coopérer pour faire éclore un texte dont, le moment venu, les dirigeants pourraient s’emparer.
Lorsqu’on a une vision à long terme, même au départ embryonnaire et floue, il est beaucoup plus facile de traiter les problèmes de moyen terme. Et ceux-ci ne manquent pas aujourd’hui à l’Union : il faut réussir un Brexit qui – pour paraphraser ce qu’écrivait Jacques Bainville dans un contexte certes totalement différent – ne serait ni trop mou pour ce qu’il aurait de dur, ni trop dur pour ce qu’il aurait de mou ; mettre en place une politique d’immigration et pour les réfugiés qui ne risque pas de faire le jeu des populismes et de nous fracturer encore davantage ; lutter pour récupérer les pays qui ont porté au pouvoir des partis populistes ; parachever l’union monétaire, etc. Dans les prochaines années, le risque principal est que, sans se défaire formellement, l’Union se dégrade en une vague confédération. Au lendemain de la chute du communisme, un débat avait eu lieu pour trancher entre l’idée d’un élargissement immédiat de la Communauté aux pays qu’on appelait encore d’Europe de l’Est, et celle de maintenir cette Communauté en l’état tout en mettant en place une Confédération plus vaste et moins ambitieuse. La première voie a été choisie. Un quart de siècle plus tard, il s’agit d’éviter qu’on ne se retrouve dans une sorte de Saint-Empire plus ou moins romain et germanique, où le Parlement de Strasbourg aurait la place de la Diète de Ratisbonne. Et l’on sait que cet « empire » n’a jamais empêché les guerres entre ses membres.
Pour infléchir le cours des choses, l’Union doit à présent privilégier l’efficient par rapport au dignified. Celui-ci ne viendra qu’après un accord sur un projet à long terme partagé par les États membres. Mais l’efficient est difficile quand les institutions sont inefficaces. D’où l’importance du leadership, que pour sa part Emmanuel Macron essaie d’exercer, malheureusement sans le soutien qu’il aurait pu obtenir si Angela Merkel était sortie plus libre des élections allemandes de l’automne 2017. Je crois que la priorité des priorités n’est pas la réforme des institutions et les sempiternels débats idéologiques sur leur caractère plus ou moins démocratique, mais la recherche de solutions concrètes aux problèmes qui, dans tous les pays membres, touchent les gens.
Le temps de l’action est d’autant plus venu pour les Européens que le président des États-Unis brille, lui, par une autosatisfaction sans limite et une absence totale de vision à long terme. C’est à tort que certains parlent d’une tendance à l’isolationnisme. Sans doute la mondialisation est-elle susceptible de plus et de moins, mais en tant qu’elle résulte de vagues déferlantes d’innovation technologique, elle est irréversible. L’Amérique n’est pas isolationniste. Elle est introvertie. Trump n’est pas à l’image de Harvard, mais à celle des aventuriers de la conquête de l’Ouest, qui se souciaient fort peu des grandes idées mais voulaient des résultats, au service de leurs intérêts hic et nunc. Comme Margaret Thatcher wanted her money back, Donald Trump veut que les autres paient. Pour tout. Quand bien même disparaitrait-il de la scène politique aujourd’hui, il aurait rendu au monde l’immense service de montrer que l’Amérique peut piétiner ce qui n’aurait pu exister sans elle : un système d’institutions capable de policer l’interdépendance. L’Europe sait maintenant que les institutions euro-atlantiques sont mortelles, même à court terme. Le principe de l’entropie enseigne que la destruction d’un ordre conduit au chaos. Mais dans les affaires humaines comme dans le monde inanimé, du chaos finit par émerger un nouvel ordre, celui-là parfois totalement imprévisible ex-ante. Si nous n’y prenons garde, le monde d’après-demain pourrait ressembler davantage à celui de l’entre-deux-guerres qu’à celui de la « fin de l’Histoire ». Il est temps que, sans complexes, les Européens se réveillent.

17 juillet 2018