Lectures : L’ère des affrontements
Dans diplomatie magazine de mars 2025 : 3 questions autour du livre « L’ère des affrontements »
1/ Dans votre dernier ouvrage, L’ère des affrontements, vous insistez sur la complexité des rapports de force internationaux, en refusant une lecture simpliste opposant démocraties et autocraties. Pourquoi doit-on penser la géopolitique contemporaine en dehors du prisme moral du « bien contre le mal » ?
Les relations internationales sont encore plus complexes que les rapports entre individus. Or chacun sait depuis la nuit des temps que ces derniers ne se réduisent pas à la lutte entre les bons et les méchants. Le problème du Mal est peut-être le plus profond de la condition humaine. S’il en était besoin, je renvoie à la lecture du Livre de la Genèse. Ce n’est pas seulement la géopolitique contemporaine qui doit être approchée dans un esprit plus concret que « le Bien contre le Mal ». Tout problème international doit être abordé par l’analyse des forces en présence et par l’étude objective et non pas idéologique des avantages et inconvénients associés aux décisions des acteurs en présence. L’analyste doit s’efforcer de mettre de côté ses propres biais. C’est à toute l’histoire du système international depuis la chute du mur de Berlin qu’il faut se reporter pour comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. C’est ce que j’ai essayé de faire dans mon livre.
2/ Selon vous, l’ère des affrontements géopolitiques que nous traversons s’apparente à ce que vous appelez « une seconde guerre froide ». Quelles sont les caractéristiques principales de ces affrontements et quels en sont les ressorts ? Va t’il forcément falloir choisir un camp ?
La structure de la première guerre froide, qui a duré un peu plus de quarante ans, était simple : le « monde libre » dominé par les Etats-Unis d’un côté, le « monde communiste » dominé par l’Union soviétique de l’autre. La menace communiste se manifestait fortement à l’intérieur du monde libre. Sur le plan économique, ces deux mondes étaient largement découplés. La première guerre froide n’a pas dérapé en troisième guerre mondiale grâce à la dissuasion nucléaire. Elle s’est déplacée dans ce qu’on appelait alors le Tiers-monde. Le nouveau système international se caractérise par le désordre engendré par les chutes successives des grands empires du XXe siècle – le dernier étant l’empire russe, la montée de la Chine et plus généralement la complexification du Tiers-monde rebaptisé Sud Global, mais aussi par l’extension de l’islamisme politique et du djihadisme dont les origines remontent à la révolution iranienne en 1979. A quoi s’ajoute que les différentes sphères sont devenues très imbriquées sur le plan économique en raison de la mondialisation. Je crains que les Européens aient beaucoup de mal à ne pas choisir leur camp, face aux pressions des Etats-Unis dont ils dépendent plus que jamais, alors même que les Américains ne considèrent plus la défense des Européens comme une priorité absolue. Déjà en 2019 à l’occasion du 40e anniversaire de l’Ifri, nous avions choisi pour thème d’une grande conférence organisée à la Sorbonne « L’avenir de l’Europe face à la compétition sino-américaine ».
3/ L’Union européenne peut-elle encore peser dans un monde dominé par la guerre économique et les logiques de puissance ? Quelle place pour le réalisme et l’idéalisme dans la stratégie européenne ?
On parle trop de l’Union européenne comme si elle était un Etat formant une véritable unité politique. Ce n’est pas le cas. Les pères fondateurs rêvaient de la constitution très progressive d’une telle unité par une suite d’élargissements à de nouveaux Etats-membres, chacun étant suivi aussi longtemps que nécessaire par une période de digestion qu’on appelait « approfondissement ». Dans la vie, on ne construit rien de durable si l’on ne sait pas donner du temps au temps. Je montre dans mon livre que la chaîne a été rompue avec les élargissements mal pensés consécutifs à la chute de l’Union soviétique. Le traité de Maastricht de 1992 et la construction de l’euro ont sauvé la façade pour un temps, mais la construction s’est fragilisée. Si j’essaye d’être lucide, je vois dans l’Union européenne actuelle une association d’Etats qui en pratique sont beaucoup plus soucieux de leur intérêt national que de celui de l’association en tant que telle. A partir de l’agression de l’Ukraine en 2022, les membres de l’Union européenne d’avant la chute du Mur ont adopté en surface le discours de la plupart des nouveaux membres (les anciens « pays satellites » de l’Union soviétique), selon lequel les Ukrainiens se battaient pour défendre l’Europe dans son ensemble. J’aurais pu moi-même accepter cette formulation si j’avais été convaincu que chacun de nos pays était prêt à consentir immédiatement aux immenses sacrifices nécessaires pour mettre en conformité leurs actes et leurs paroles. La question qui se pose aujourd’hui n’est pas la survie de l’Europe mais celle de l’Union européenne. Nos populations n’échapperont pas aux efforts qu’ils n’ont pas voulu consentir en faisant un mauvais usage des « dividendes de la paix » depuis le début des années 1990. Tout doit commencer par des réformes économiques structurelles, particulièrement en France, qui seront d’autant plus douloureuses que nous les avons toujours repoussées. Ce sera une affaire d’au moins une génération. L’approche réaliste est parfaitement compatible avec la défense des valeurs. Encore faut-il être au clair sur ce qu’on entend par là, et sur la manière de les défendre. En France, beaucoup d’intellectuels se croient toujours porteurs d’un message universel que chacun formule à sa façon. Je crois davantage à la vertu d’exemplarité. On est entendu que si l’on est crédible, et la crédibilité passe par l’action. Dans les prochaines années, je doute que les membres de l’Union européenne soient en mesure de beaucoup peser dans les grandes affaires du monde. Mais je veux espérer qu’ils parviendront à se restructurer pour y parvenir avant que le jeu ne se retrouve figé pour le prochain demi-siècle.
