Textes

Texte publié dans Commentaire, vol. 8, n° 28-29, février 1985

Je rencontrai Raymond Aron pour la première fois en 1973. Michel Jobert, qui venait de créer le Centre d’analyse et de prévision (CAP) au ministère des Affaires étrangères, m’en avait confié la direction. Intéressé par cette initiative, Aron m’avait invité à déjeuner. J’étais alors peu familier de son œuvre, mais je me souviens de ma joie, comme toujours lorsqu’il m’est donné de rencontrer une personnalité exceptionnelle. Ce qui me frappa ce jour-là – et bien souvent depuis – fut sa grande capacité de dialogue et d’écoute, ainsi qu’une extrême indulgence pour un interlocuteur infiniment moins savant que lui.

Ce texte reprend, avec quelques corrections mineures et l’addition de quelques notes, le chapitre IX de La Revanche de l’histoire, publié en janvier 1985 chez Julliard, c’est-à-dire peu après le tournant économique du premier septennat de François Mitterrand. Les idées essentielles nous paraissent en effet toujours pertinentes, trois décennies plus tard, bien au-delà du cas particulier de la France.

S’il n’est pas dans le pouvoir des gouvernants d’une puissance moyenne de réformer à eux seuls le système économique international, du moins ont-ils quelques degrés de liberté pour l’élaboration de la politique nationale. Mais l’éventail du possible est plus restreint qu’on ne le croit souvent. En France, la gauche est arrivée au pouvoir en 1981 avec l’idée d’appliquer une « nouvelle logique ». Dès 1982 et surtout 1983, il lui a fallu déchanter. Le mot et l’idée ont alors disparu, à ce point qu’on entend dire qu’en matière de politique économique le seul choix est entre « barrisme de gauche » et « barrisme de droite ».

Publié dans La Jaune et la Rouge, février 1981

La vie de Jean Ullmo est tout entière inséparable de l’École polytechnique. Après une scolarité brillante au lycée Janson, il y est reçu en 1924, âgé de dix-huit ans. À la sortie de l’X, son père, qui avait quitté l’Alsace pour rester français, est à la tête d’une affaire prospère de négoce international. Il lui propose de prendre sa suite. Jean Ullmo préfère se vouer à la science, renonçant délibérément à toute idée de carrière. À cette époque, devenir « chercheur », surtout lorsque l’on n’était pas universitaire, était un choix particulièrement courageux.

Texte rédigé en juillet 1977. Les références entre parenthèses se rapportent à l’édition originale des Mémoires de Jean Monnet, Paris, Fayard, 1976

Jean Monnet fut assurément un homme exceptionnel. D’abord par l’intensité de sa motivation. Il n’avait qu’une idée à la fois et possédait, selon l’expression de Marcel Bleustein-Blanchet, la « rage de convaincre ». Il ne paraissait jamais saisi par le doute, jamais entravé par l’« angoisse métaphysique ». Il était de la race de ceux qui détiennent la vérité et l’énoncent avec solennité. Il évoquait la statue du Commandeur. Un peu comme Jacques Rueff. Monnet raconte (p. 610-611) qu’un de ses amis américains avait coutume de dire : « Il n’y a que deux catégories d’hommes : ceux qui veulent être quelqu’un et ceux qui veulent faire quelque chose. » Il appartenait à la deuxième catégorie.