Textes

Discours prononcé sur la place du Vieux-Marché à Rouen, le 29 mai 1995, à l’occasion de la commémoration de la mort de Jeanne d’Arc

« Dans ce monde où Isabeau de Bavière avait signé à Troyes la mort de la France en notant seulement sur son journal l’achat d’une nouvelle volière, dans ce monde où le dauphin doutait d’être dauphin, la France d’être la France, l’armée d’être une armée, elle refit l’armée, le roi, la France […].
Si tout au long du procès, elle s’en remit à Dieu, elle semble avoir eu, à maintes reprises, la certitude qu’elle serait délivrée. Et peut-être, à la dernière minute, espéra-t-elle qu’elle le serait sur le bûcher. Car la victoire du feu pouvait être la preuve qu’elle avait été trompée.

Dirsoucrs prononcé le 25 juin 1994

Vous êtes nées au XXe siècle finissant. Pour les politologues – qui tentent de scruter le monde, la naissance, la vie, le déclin et la mort des États, qui étudient les relations internationales, la formation et la disparition des systèmes techniques, le renforcement et l’affaiblissement des puissances –, notre siècle fut bien rempli, mais il fut court. Il a commencé en août 1914 avec la Grande Guerre. Il s’est achevé en novembre 1989 avec la chute du mur de Berlin.

Notice sur la vie et les travaux de Louis Joxe lue lors de la séance de l’Académie des sciences morales et politiques, le 3 mai 1994

Le siècle n’avait pas deux ans quand Louis Joxe vint au monde. Le XXe n’avait pas encore vraiment percé sous le XIXe. Lorsque, presque neuf décennies plus tard, il rendit son âme à Dieu, le monde venait de basculer dans le troisième millénaire. La vie de ce grand serviteur et de ce grand esthète a coïncidé avec l’une des périodes les plus fascinantes de l’histoire de l’humanité, le passage de l’âge européen à l’âge planétaire, la disparition d’un univers enfanté par la Révolution française et l’entrée dans une phase que l’on pressent radicalement nouvelle, qui nous excite et nous inquiète, et dont nous ne parvenons pas encore à saisir les contours.

Discours prononcé sous la coupole de l’Institut de France, à l’occasion de la célébration du bicentenaire de la création de l’École polytechnique, le 22 mars 199

Célébrer, c’est aussi réfléchir. Polytechnique a deux cents ans. S’il fallait trouver un seul mot pour la caractériser, pourrait-on dire autre chose que ce qu’elle est, une école d’ingénieurs ? Ingénieur : le mot vient de l’ancien français engeignor, dérivé de engin, d’après le latin ingenium. Il véhicule le double sens de talent, d’intelligence, d’adresse, voire de ruse, et celui d’instrument ou de machine, machine de guerre à l’origine. Le même mot est utilisé pour désigner l’activité d’Archimède, de Léonard de Vinci, de Vauban, ou celle du cadre qui dirige l’exécution de grands travaux. L’ingénieur doit domestiquer la matière pour le service des hommes. Scientifique parce qu’il lui faut comprendre les lois de la nature, il est aussi organisateur et économiste.

Texte issu d’une conférence prononcée le 15 janvier 1994 devant l’Association des membres des Palmes académiques.

Tout élève ou tout étudiant, tout professeur se trouve constamment confronté à cette question : telle connaissance enseignée est-elle utile ? J’aborderai le sujet à travers trois thèmes qui se chevauchent : les finalités de la connaissance ; le concept de culture ; les rapports entre l’abstrait et le concret.

Version développée d’un discours prononcé à l’occasion de la remise de son épée d’académicien des sciences morales et politiques à Maurice Allais, le 19 octobre 1993

La communauté scientifique connaît surtout les contributions théoriques, considérables, de Maurice Allais. Ce sont évidemment elles que le jury Nobel a couronnées en 1988, plus particulièrement ses deux grands traités de 1943 (À la recherche d’une discipline économique ) et de 1947 (Économie et Intérêt ). Mais on réduirait singulièrement la dimension du personnage et de son œuvre si l’on n’en retenait que le versant théorique, aussi monumental soit-il. Toute sa vie, et à partir de 1945 en ce qui concerne ses publications (1945, Prolégomènes à la reconstruction économique du monde ; 1946, Abondance ou misère ), Maurice Allais a voulu s’impliquer intellectuellement dans les grands débats économiques de son temps,

Remise du prix 1991 de la Fondation Louise-Weiss, réponse de l’auteur, 19 novembre 1991

Je garde un souvenir particulièrement fort d’une rencontre avec Louise Weiss . C’était en 1974. L’année précédente, Michel Jobert était arrivé au Quai d’Orsay avec l’idée d’installer, auprès de lui, une cellule de réflexion autonome, comme il en existait, depuis la Seconde Guerre mondiale, au State Department américain, au Foreign Office britannique ou à l’Auswärtiges Amt allemand. Le ministre de Georges Pompidou avait voulu une équipe jeune, aussi libre que possible vis-à-vis de la Carrière. M. Jobert avait confié à l’ingénieur des Mines que j’étais, responsable de l’enseignement de l’économie à l’École polytechnique, chargé au sein du Commissariat général du Plan de l’économie monétaire et internationale, la direction de ce qui allait devenir le Centre d’analyse et de prévision, plus familièrement dénommé CAP.

Publié dans Le Figaro, 27-28 juin 1987

« Il y a au moins une supériorité que nul ne saurait vous contester : pour tous les gens informés, vous êtes, dans la France contemporaine, l’incarnation de ce mythe (au sens sorélien) fondamental : l’avenir. » Ainsi s’exprimait Michel Albert dans une lettre à Louis Armand , écrite au nom d’un groupe de personnalités, pour le pousser à présenter sa candidature à l’élection présidentielle de 1965, contre le général de Gaulle. Évoquant cet épisode dans une interview donnée en 1973, Michel Albert expliquait : « Nous avons aujourd’hui une vision plutôt sombre de l’avenir, symbolisée par les travaux du Club de Rome. Au contraire, 1965 marquait l’apogée d’un moment où, en France comme en Europe, on a eu une vision pleinement optimiste de l’avenir qui réconciliait progrès technique et progrès social, et même progrès personnel des individus.

« Essais en l’honneur de Maurice Allais » in Marcel Boiteux, Thierry de Montbrial et Bertrand Munier (dir.), Marchés, capital et incertitude, Paris, Economica, 1986. Maurice Allais, né en 1911, a reçu le prix Nobel de sciences économiques en octobre 1988

Qui peut se souvenir sans émotion des cours et des séminaires de Maurice Allais à l’École des Mines ? Les murs jonchés de panneaux bardés d’équations et de graphiques ; l’assistant prêt à mettre en marche le magnétophone dès que la pensée du maître entrait en mouvement ; la tranquille assurance d’un homme convaincu de détenir les clés de beaucoup de mystères. Une foule d’observations mi-sérieuses, mi-humoristiques – en fait souvent profondes – émaillaient ses conférences, comme celle-ci : « Si vous n’avez pas compris un texte que vous venez de lire, relisez-le ; si, l’ayant relu, vous n’avez toujours pas compris, relisez-le encore une fois ; si, alors, vous ne comprenez toujours pas, interrogez-vous sur votre capacité intellectuelle ; si vous estimez objectivement que celle-ci n’est pas en cause, vous pouvez conclure que c’est l’auteur du texte qui est défaillant. »

Texte publié dans Commentaire, vol. 8, n° 28-29, février 1985

Je rencontrai Raymond Aron pour la première fois en 1973. Michel Jobert, qui venait de créer le Centre d’analyse et de prévision (CAP) au ministère des Affaires étrangères, m’en avait confié la direction. Intéressé par cette initiative, Aron m’avait invité à déjeuner. J’étais alors peu familier de son œuvre, mais je me souviens de ma joie, comme toujours lorsqu’il m’est donné de rencontrer une personnalité exceptionnelle. Ce qui me frappa ce jour-là – et bien souvent depuis – fut sa grande capacité de dialogue et d’écoute, ainsi qu’une extrême indulgence pour un interlocuteur infiniment moins savant que lui.