Thierry de Montbrial

Discours d'ouverture de la 18° édition de la World Policy Conference

Relations internationales

Conférences / Interventions

24 avril 2026 à Chantilly

Les prémices de la mondialisation libérale s’étaient annoncées dès le début des années 80 du siècle dernier, par-delà les ultimes rebonds de la guerre froide, avec la crise des euromissiles, et dans ce qu’on appelait encore le Tiers-monde. De même, le premier accroc politique de cette mondialisation également qualifiée d’heureuse est-il apparu en 2004-2005, avec le retour de la défiance réciproque entre la communauté euro-atlantique et la Russie post-communiste, principalement autour de l’Ukraine. Au fil des ans, cette défiance devait s’élargir en affrontement idéologique entre l’« Occident » et le soi-disant « Sud global ». Le premier accroc économique majeur a surgi avec la crise financière de 2007-2008 et ses suites. Cet épisode a rabattu les prétentions de maints théoriciens convaincus d’avoir résolu à jamais le quadrilatère de la croissance, du plein emploi, de la stabilité des prix et de l’équilibre extérieur. En tant que magicien, Keynes n’a pas eu de successeur. Puis en 2011, il y a eu le très mal nommé « printemps arabe », dont nous n’avons pas fini de subir les conséquences. Tout cela avec, en arrière-plan, la montée de la Chine avec ses fulgurances surprenantes, et l’anxiété croissante qu’elle a suscitée principalement aux Etats-Unis. Aux Etats-Unis dont la société, comme ailleurs, se transforme à grande vitesse. C’est dans le contexte de l’apparition de doutes sur la mondialisation que la première édition de la World Policy Conference s’est tenue à Evian du 6 au 8 octobre 2008, dans l’ambiance de la faillite de Lehman-Brothers. Trois idées simples continuent de nous animer aujourd’hui, alors que nous nous interrogeons tous sur la pérennité d’un monde « raisonnablement ouvert ».

La première idée est l’importance de la gouvernance mondiale en tant qu’ensemble de règles du jeu acceptables et acceptées par l’essentiel des Etats pour résoudre leurs conflits au mieux de leurs intérêts communs. Cela dans le cadre de la Charte des Nations Unies. Par règles du jeu, entendons la combinaison du multilatéralisme et du droit international. Nous connaissons tous les limites inhérentes à ce droit, mais une expérience de plus de trois quarts de siècle nous enseigne que les gouvernements des Etats même les plus puissants ne peuvent pas s’en affranchir sans inconvénients vis-à-vis des opinions publiques. Cela peut changer.

La deuxième idée-force de la WPC consiste à mettre en valeur les « puissances moyennes » c’est-à-dire des pays qui, sans prétendre rivaliser avec les grandes puissances, ont la volonté et se donnent les moyens de contribuer constructivement à certains aspects de la gouvernance mondiale.

La troisième idée, également simple en apparence, souligne la nécessité de travailler à la recherche, au sein du système international, d’un équilibre entre deux extrêmes : d’un côté, la mondialisation ouverte à tous vents, comme si le fait national était aboli ; et de l’autre, le retour à des formes dures de protectionnisme dans le cadre de sphères d’influence dominées par des puissances impériales, dont certaines font ou feraient reposer leur légitimité sur le rejet de l’Occident. Un rejet auquel, paradoxalement, certains idéologues occidentaux contribuent. Des sphères d’influence ou des blocs en tous cas en compétition pour l’accès aux ressources planétaires ou potentiellement extra-planétaires. L’équilibre à trouver, c’est ce que j’ai appelé un monde « raisonnablement ouvert ».

Depuis le début de la présente décennie et la pandémie de Covid 19, tout s’est passé comme si nous étions effectivement entrés dans un engrenage que certains interprètent comme un « retour des empires », avec un risque non nul de dérapage vers une troisième guerre mondiale. Ce phénomène est adossé à une compétition acharnée pour la domination technologique, finalement monétaire et financière, dans des directions et avec des conséquences largement imprévisibles. L’enjeu principal est l’intelligence artificielle. Elle imprègne déjà l’ensemble des activités économiques, à commencer par celles liées à la guerre. Depuis le début des années 2020, les guerres dites de haute intensité sont de retour, dans le mépris du droit international et du multilatéralisme.

D’ailleurs, il y a longtemps que les guerres ne se déclarent plus et ne se concluent plus par des traités. La guerre d’Ukraine a débuté avec l’agression russe du 24 février 2022 et, plus de quatre années depuis son commencement, elle semble durablement enlisée. Au moins un million de personnes ont été tuées ou blessées dans les combats. Sur un autre théâtre, les Etats-Unis et Israël ont lancé deux guerres contre l’Iran : celle des « douze jours » en juin 2025, dont les objectifs étaient clairement définis ; et l’autre apparemment d’inspiration vénézuélienne si j’ose dire, commencée fin février 2026, encore plus la main dans la main entre les deux attaquants, qui, selon la volonté du Premier ministre Netanyahou, frappe aussi tragiquement le Liban. Qu’il s’agisse de l’Ukraine ou de l’Iran et de ses proxies, les choses ne se sont pas déroulées comme prévu. Dans le premier cas, c’est toute la géopolitique et la géoéconomie européennes qui sont irréversiblement bouleversées au détriment de toutes les parties directement concernées. Dans le second cas, Israéliens et Américains avaient sans doute parié sur la chute de la République islamique. Les Etats-Unis n’avaient manifestement pas prévu qu’en se concentrant sur le détroit d’Ormuz, cette guerre provoquerait un séisme dont les effets sont déjà considérables. Il faut se féliciter de ce que, pendant ces quatre années de folie, la Chine se soit gardée de jeter de l’huile sur le feu. Mais tout cela ne peut qu’intensifier ses efforts en matière technologique et la course aux armements, ainsi que sa détermination sur Taïwan. La géopolitique de l’Asie de l’Est dans son ensemble se trouve affectée par ces développements. Ainsi la désinhibition et le réarmement du Japon sont-ils probables.

J’ajouterai encore deux remarques. Depuis notre première édition à Evian en 2008, nous nous réunissons en France pour la troisième fois seulement. Nous aurons ainsi une occasion naturelle de parler de l’Union européenne davantage que de coutume. C’est que, mis bout à bout, le cours des événements depuis la chute du communisme en 1989-1991 a profondément transformé cette Union qui est aujourd’hui en péril. Sa structure, son efficacité et sa légitimité sont fragiles. L’UE résisterait-elle à un amollissement de l’OTAN ou, ce qui reviendrait au même, à un éloignement durable des Etats-Unis ? Comment peut-elle conduire les réformes économiques et les coopérations internes nécessaires pour devenir une vraie puissance d’équilibres à l’écart de toute velléité impériale ? Une telle ambition est-elle légitime et réaliste ? C’est les yeux ouverts que nous devons réfléchir ensemble à son avenir.

Pour conclure, comment ne pas rappeler que les êtres humains ne vivent pas seulement de pain ? La question de la véritable nature de la paix est trop sérieuse pour être laissée aux seuls experts en économie ou en politique. Le retour du spirituel dans les affaires du monde doit nous interroger. En Russie, l’héritier du communisme s’appuie sur l’orthodoxie ; en Turquie, l’hériter de Mustapha Kemal Atatürk s’appuie sur l’islam ; en Inde, l’héritier de Nehru s’appuie sur l’hindouisme ; en Chine, l’héritier de Mao ne dédaigne pas Confucius. Mais ceux-là même qui sont animés par la quête spirituelle n’ont pas que des raisons de se réjouir. Dans certaines circonstances, rien n’est plus facile hélas que de manipuler les masses, surtout quand des chefs spirituels ou religieux se montrent complices de régimes autoritaires. En ces temps de grand désarroi, la quête de la paix ne va pas sans une réflexion approfondie sur le sens de ce concept, qui a nécessairement une dimension spirituelle.

Voilà, Mesdames et Messieurs, l’esprit dans lequel nous avons élaboré pour cette 18édition de notre WPC un programme visant à aborder les principaux aspects économiques, technologiques et politiques d’un système international une fois de plus en pleine mutation, aspects que l’on doit essayer de saisir dans la position et le mouvement d’un moment. Je suis convaincu que seule une compréhension partagée de la réalité peut permettre d’identifier les problèmes à surmonter ainsi que des réponses pour éviter le retour de catastrophes mondiales et redonner enfin aux jeunes générations des raisons d’espérer et d’agir dans le sens du bien commun de l’humanité.

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